Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Dixième Leçon dernier Ex - Fin

Publié le par Joseph Jacotot



Pages 105 à 109

Dixième Leçon - dernier exercice / fin




    Quoi qu’il en soit, attachez la plus grande importance aux synonymes de composition. Il faut remarquer quels sont les passages de Fénelon qui font le plus d’impression à la lecture. On s’apercevra dans la suite que, dans tous les poètes, dans tous les orateurs, ce sont les mêmes sujets qui touchent et qui attachent. Cela tient à la nature de l’homme, et ne dépend point de nos conventions. Dans toutes les langues, dans tous les ouvrages, Fénelon se retrouve à chaque page : voilà pourquoi je répète sans cesse Tout est dans tout. Il s’en faut bien que j’aie tout vérifié, quoique j’aie professé pendant quarante ans ; mais j’ai été étonné de revoir dans Fénelon tout ce que j’avais lu.     Adoptez donc de confiance cette maxime, Tout est dans tout, jusqu’à ce que vous ayez reconnu les exceptions par vous-mêmes, et vous tirerez par vos propres remarques, cette utilité de notre aphorisme, que chaque exception, aperçue par la réflexion, se gravera facilement dans votre mémoire. Tout est dans tout est la mnémonique de l’Enseignement universel.

Ce que je dis de la maxime Tout est dans tout, est applicable à la dénomination d’Enseignement universel que je donne à ma méthode.

    La vérité est que je ne l’ai point appliquée à l’universalité des connaissances humaines, et cela n’est pas possible en fait : le temps me manquerait, quand même le pouvoir ne me manquerait pas, comme je le crois. Je vais m’expliquer clairement sur une dénomination qui a jeté l’alarme sur les bancs des vieilles écoles.
    Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai été touché de l’accueil que j’y ai reçu ; j’ai même obtenu, quoique étranger, une place de la générosité du gouvernement. J’avais appris beaucoup de choses en ma vie; je ne les savais pas trop bien, comme il arrivent à tous ceux qui divaguent en étudiant : Qui trop embrasse mal étreint. J’ai offert à Louvain mes services gratuits à tous ceux qui voudraient en profiter; j’ai eu le bonheur de réussir : j’ai instruit rapidement des enfans et des hommes par la méthode dont il est question dans cet ouvrage. On s’est adressé à moi pour une demande des leçons de choses que j’ignorais.
   
    Comme je donnais mes leçons gratuitement, j’ai osé entreprendre, et le succès a complètement répondu à mon attente. J’ai fait apprendre le hollandais, le dessin, la composition musicale, que j’ignore. Aujourd’hui quand je me trouve entouré de mes élèves, le plus ignorant de l’assemblée, c’est moi. Ce spectacle me fait plaisir; je suis bien aise d’être utile à ceux à qui je dois tant. Je ne prétends point m’acquitter; mais j’ai désiré faire voir que j’avais senti un bienfait; et, peut-être emporté par mon zèle, j’ai promis à tout le monde l’Enseignement universel gratuit.
    Je me trouve si heureux quand je songe à un père de famille à qui j’ai donné un état, à un fils dont je puis aider la piété filiale en lui donnant les moyens de nourrir une mère pauvre qu’il chérit ! J’ai tenu parole jusqu’à ce jour. Je continuerai tant que je le pourrai  dans le cercle des lois; car avant tout je veux vivre tranquille à l’ombre de leur protection tutélaire. Tant qu’il me sera permis de le faire, je redoublerai d’efforts pour tenir une promesse que je regarde comme sacrée; et si les autres nations, entendant parler de ceci, n’étaient pas assez sages pour respecter un si beau motif et pour excuser un zèle qui leur paraîtra sans doute insensé, du moins les Belges ne se plaindront pas de moi : ils encourageront mes efforts, ils justifieront mon audace.

    Je prie seulement ceux qui s’adresseront à moi de le faire de bonne foi : point de ruses, point de subterfuges : je n’appelle personne ; mais je reçois tout le monde. Celui qui est venu pour me tâter, il y a un peu plus d’un an, et qui, de retour chez lui, m’a écrit, par je ne sais quelles instigations, une lettre d’injures, au lieu de travailler, celui-là a fait une faute ; je ne lui en veux pas ; mais il m’a fait perdre un temps précieux pour ceux de ses concitoyens qui désirent profiter de mes conseils. Si je suis un charlatan, il faudra convenir au moins que cette espèce de charlatanisme est rare ; c’est le cas de le dire, avec le Journal de Paris : «  En voici bien d’une autre ! »


    Depuis quatre ans, on m’a envoyé tantôt un article de l’Observateur, tantôt un sommaire des leçons de M. Jacotot; une autre fois j’ai reçu un gros livre en latin, où l’on se moque de moi, à ce qu’il m’a paru.
    J’ai fait ce que je conseille à mes lecteurs, si je les ennuie : je n’ai pas tout lu. Si ces messieurs voulaient s’instruire de  ma méthode, ils viendraient me parler, ou bien ils continueraient à prendre mes leçons gratuites. Quelques personnes sont été indignées de leur conduite à mon égard; il y en a qu’on a chassés de plusieurs maisons.

    Si l’on vous calomnie, cela peut vous arriver comme à moi ( car il y a dans le monde presque autant de calomniateurs que de charlatans) , si l’on vous insulte sans raisons, plaignez les méchans, ne vous mettez point en colère ; attendez, et s’ils se corrigent et s’ils demandent pardon, souvenez-vous que c’est la preuve d’un grand courage, et que nous sommes exposés à faillir quand nous sommes distraits par quelque passion. Si les méchans s’obstinent, et qu’ils ajoutent l’outrage à l’outrage, vous n’avez rien à leur apprendre : ils savent bien qu’ils ont tort. Gardez donc le silence, et occupez-vous de vos élèves : vous n’êtes pas chargés de l’éducation du genre humain.


    Faites attention que ceci n’est pas rien que de la rhétorique : votre conscience vous dira que le précepte est bon, quoique la période ne soit pas bien écrite.
    Lisez partout, si vous avez le loisir, toutes les diatribes contre l’Enseignement universel. Notez tout ce qui, dans ces pamphlets, sera d’accord avec ce que je dis; cela fait partie de mes principes.
Mais n’oubliez jamais que mes principes ne sont pas ma méthode.



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