Joseph Jacotot - E U: Mathématiques - VOILA LE FAIT (2)

Publié le par Joseph Jacotot

Les Savans disent qu’il y a une grammaire générale ; toutes les langues ont donc des points de comparaison.

J’ai été dans ma jeunesse, nommé professeur de la méthode des sciences.

Le législateur croyait donc ce jour-là que toutes les sciences se ressemblent ; or les livres de sciences sont des produits de l’industrie humaine ; en un mot, étudiez l’ambitieux ou le menuisier, ou le pianiste ou le géomètre, vous ne verrez qu’un seul et même art dans des circonstances différentes.

« Tout est dans tout, rien n’est dans rien » .

Quand nous disons qu’on peut apprendre à écrire en français aussi bien que les meilleurs écrivains, avez-vous entendu les railleries ?

Quand j’ai annoncé que l’on peut apprendre toutes les langues, même les savantes (comme on dit) sans explications, avez-vous entendu les injures ?

Quand j’ai dit qu’il en était de même pour le dessin, la musique, les mathématiques etc., avez-vous entendu les rugissemens ?

Maintenant que tout cela est fait, comprenez-vous ce morne silence ? ce silence farouche depuis quelques temps ?

Si j’ajoutais que l’on peut tout par la volonté, que Démosthène, ayant voulu ne pas bégayer, a cessé d’être bègue, entendez-vous les éclats de rire ?

Je ne ferais pourtant que copier Haller, mais qui sait lire ?

Tout cela se peut, animae imperio dit Haller, mais il n’est pas permis de le répéter.

Entendez-vous les clameurs ?

Je n’oserai donc plus rien dire !

Logiciens ! logiciens anglais ! logiciens française et autres ! à vous autres la parole. Voilà une belle thèse pour tous les logiciens du globe ! Je vous la recommande, conducteurs des intelligences ! ayez-en soin.
Vous en avez soutenu, de temps en temps, d’aussi absurdes ; et puisque les peuples sont nés pour la longe que vous tenez, puisqu’ils veulent des explications que vous leur donnez, expliquez-leur, je vous en prie, comment il pourrait se faire ; dans quel sens et jusqu’à quel point il pourrait être vrai que chaque être individuel, qu’on appelle homme, n’eût pas besoin d’un autre homme pour être homme, c’est-à-dire pour penser.

Développez ce paradoxe, présentez le sous toutes les formes voulues par les règlemens d’Aristote. Vous devez être las de réciter toujours les mêmes vérités, que vous savez par coeur à force de répétition. Il n’y a pas de mérite à vous à soutenir l’évidente inégalité des intelligences. Un peu de sophisme pour changer ; cela réveillera vos endormis, cela dégourdira, cela fera sautiller vos entravés.

Dites aux peuples que vous avez découvert une vérité nouvelle ; ne parlez pas de moi, ou bien mettez quelques restrictions raisonnables à ce que je dis. Tempérez mes exagérations par quelques uns de ces distinguo que savez trouvez si à propos ; perfectionnez mon hypothèse, ajoutez un tourbillon de plus, je m’en rapporte à vous.

La masse a toujours cru tout ce que vous avez expliqué. N’ayez pas peur ; si vous voulez lui expliquer qu’elle n’a pas besoin de vos explications, elle vous croira tout de même.

Cependant ceci mérite réflexion, vous aurez doté le XIXe siècle d’une théorie philosophique qui lui fera un nom et à vous aussi.

Je sais que votre compagnie d’assurances idéales ne peut contracter un engagement que pour un terme plus ou moins long, suivant l’espèce de l’opinion assurée, laquelle finit par faire naufrage malgré l’assurance, et se dépose, tôt ou tard, avec les autres, dans la fange de l’océan scientifique.

Je sais que si vos successeurs en logique veulent expliquer le contraire, il ne tiendra qu’à eux. Mais cela ne portera nulle atteinte à votre gloire. La masse vous aura crus ; la masse croira vos successeurs, et dira : Ce n’est pas la faute de la logique, c’est probablement la vérité qui a changé d’avis.

Assurez moi donc contre le genre humain, genre savant ! Je vous en conjure !

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