Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Onzième Leçon - 1

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 110 à  116

Onzième leçon Première partie



    Quand l’élève a l’habitude de regarder, de comparer, et d’apercevoir les ressemblances et les différences; par exemple, quand il peut dire ce qu’il pense du repas donné par Calypso, dans le premier livre, et de celui d’Adoam; quand il a tiré, de ce rapprochement, la conséquence que, dans les repas, on parle ordinairement de ceux qui servent, de chants, de mets etc.  Quand il a trouvé la raison de la différence des sentimens, d’après les faits et la position relative des personnages, il voit en quoi diffèrent l’intention de Calypso et d’Adoam, ainsi que les sentimens de Télémaque dans l’île et sur le vaisseau; il est saisi de douleur chez Calypso,  d’étonnement et de respect quand il entend Mentor etc., etc.

    Quand l’élève parle d’abondance sur ces sujets différens, le moment est venu de lui faire entreprendre un ouvrage de littérature, c’est à dire par exemple, un discours; car jusqu’à présent il n’a fait que des morceaux.
    On lui demande l’analyse du discours de Massillon sur les tentations des grands, ou de tout autre ouvrage de littérature.  Il verra qu’un discours n’est autre chose qu’une proposition.

 Les tentations sont plus dangereuses pour les grands que pour les autres hommes.

Cette composition se décompose en trois autres :

LE PLAISIR EST PLUS DANGEREUX.
L’ADULATION EST PLUS DANGEREUSE.
L’AMBITION EST PLUS DANGEREUSE.

Enfin, chacune de ces vérités se développe successivement.

1°  LE PLAISIR EST PLUS DANGEREUX :
  Les grands ne trouvent point d’obstacles.
Ils ne craignent point la censure.
Ils ne sont pas distraits par l’amour de la fortune.

L’ADULATION EST PLUS DANGEREUSE :
Elle fortifie leurs vices.
Elle corrompt leurs vertus.

L’AMBITION EST PLUS DANGEREUSE :

Elle les rend malheureux.
Elle les avilit.
Elle les rend injustes.

    Voilà un plan composé, comme on le voit, de propositions variées, absolument différentes les unes des autres. Cette condition est nécessaire. Le développement continuel d’une seule et même proposition deviendrait monotone et fatigant. Ici, l’orateur s’est proposé dix développemens successifs et distincts.

L’exorde ( c’est à dire, le discours en abrégé)
Les grands ne trouvent point d’obstacles quand ils veulent     s’abandonner au plaisir
La crainte de la censure ne les retient pas
Dans les grands, l’amour de la fortune ne dérobe aucun instant à la volupté.
L’adulation fortifie leurs vices.
Elle corrompt leurs vertus.
7° L’ambition les rend malheureux.
Elle les avilit.
Elle les rend injustes.
10° La péroraison ( c’est à dire, le discours en abrégé, ou la conséquence de ce discours).

    Ainsi, la difficulté d’un plan de composition consiste à choisir, dans le nombre infini de développemens contenus dans une proposition quelconque, ceux des développemens qui diffèrent le plus l’un de l’autre. De cette différence sensible résulte la variété ; et l’unité sera dans l’ensemble puisque tous les développemens découlent de la proposition principale.
Si dans vos établissemens, il vous arrivait un élève qui eût fini les études ordinaires, même celles des universités, vous pourriez, en suivant cette marche, perfectionner les connaissances élémentaires qu’il a acquises, et le diriger dans tous les genres de littérature.

    Ce n’est pas ainsi, dira le Journal de Paris, qu’on fait un Bossuet, un Massillon, un Homère, un Virgile. Toutes ces dissections sèches et arides ne feront jamais un homme de génie. N’écoutez point cette rhétorique : essayez de faire apprendre à votre élève un livre du genre auquel il se destine, et qu’il y rapporte tous les autres du même genre ; qu’il connaisse l’ensemble, les détails de l’ouvrage qu’il étudie ; qu’il puisse le refaire s’il était perdu et vous verrez. Je vous préviens seulement que vous ne trouverez pas beaucoup d’élèves pour les conduire à cette hauteur. On se livre rarement à un travail opiniâtre, comme Racine, ou bien on le fait de cœur, et on n’a pas besoin de maître pour cela. Je le sais ; mais j’ajoute qu’en ce sens, on n’a jamais besoin de maître.        
    L’Enseignement universel n’est point nécessaire, puisque c’est la marche que l’homme suit naturellement quand il a besoin et qu’il n’est pas distrait par quelque passion ou quelque préjugé. Mais si l’enseignement universel n’est pas nécessaire, il est très utile: car tel poète qui se croit Racine, et qui n’ose pas le dire, deviendrait selon moi, l’égal de ce grand homme s’il suivait la route que notre premier tragique a suivie sans le savoir: il a appris, il a copié, il a imité, il a traduit tout ce qu’il avait appris et répété sans cesse .

    Mais je dispense les critiques de toutes les objections à ce sujet. Je suis aussi entêté dans mon opinion qu’ils peuvent l’être eux-mêmes. Je ne répondrai donc rien à ceux qui veulent que l’intelligence de Racine soit différente de la mienne. Chacun m’approuve au fond de son âme quand il pense à soi. C’est l’application de mon système au voisin qui les importune et qui les tourmente.

    Depuis qu’on vient des villes voisines m’argumenter sur mes opinions, je n’ai pas vu un seul homme s’opposer en personne, ni se citer lui-même comme un exemple d’idiot ; c’est toujours tel ami, telle personne de leur connaissance qu’ils me présentent comme preuve de la fausseté  de mes principes. De divagations en divagations, il y en a un qui m’a demandé si les animaux avaient de l’intelligence. Comme je ne suis pas précepteur de chiens, je l’ai renvoyé au P. Bougeant et à Descartes, qui ont traité la question à fond.

    Mais ce n’est pas là de l’Enseignement universel : ces questions oiseuses sont de la vieille école. Il s’agit de savoir ce qu’il faut faire quand on rencontre un homme à qui messieurs du génie refusent une intelligence égale à la leur. Je prétends qu’il faut suivre la marche que j’indique ; c’est celle que j’ai suivie ; mes élèves sont-ils devenus orateurs comme Bossuet ? Je réponds qu’il faut travailler longtemps pour devenir Bossuet ; mais écartant cette question détournée, proposée tout haut pour cacher ce qu’on pense tout bas, et traduisant moi-même ce que vous dites dans ce que vous voulez dire : mes élèves deviendront-ils des hommes comme vous, qui parlez ?  Oui, sans doute : nous ferons la confrontation quand il vous plaira.

    Voilà le grand mot lâché; voilà le plus grand trait de folie qui puisse me décéler à leurs yeux, je les entends rire, je vois leurs yeux étincelans de colère, selon leur caractère : j’insulte le public ! Pas le moindre respect ! Pas la moindre retenue dans mes expressions ! les voilà partis ; et pourquoi ce déluge de phrases qui vont pleuvoir sur ma tête ? Quel est mon crime ? Quel mal ai-je fait à ce poète irrité, à ce littérateur en courroux ? Ai-je attaqué son honneur ? Ai-je dit qu’il était un sot ?

    Point du tout : je dis qu'il est moi et que je suis lui par l'intelligence; qu'il est au-dessus de moi par le fait, mais que je pourrais l’égaler. Le trésor qu’il a acquis lui appartient; mais j’aurais pu l’acquérir à ce que je prétends.
Rien que la mort n’est capable d’expier ce forfait !

Suite

Commenter cet article