A TOUTES LES NATIONS (II)

Publié le par Joseph Jacotot

Vous aurez beau débiter ces savantes réflexions ; vous répéterez encore longtemps ces raisonnemens académiques, la peste ou le bienfait s’étendra peu à peu dans les familles ; les Belges diront à leurs voisins : Le fait est là. La contagion gagne dans notre royaume ; c’est l’école normale qui nous a pervertis. Tous ceux qui ont été envoyés à ce foyer de corruption ont été séduits les uns après les autres, comme par enchantement, et si l’enseignement universel est une erreur, cette erreur est une sorcellerie ; quiconque se trouve sous le charme est bientôt transformé. Si ces disciples là disent vrai, ils opèrent ce que nous avons appelé des miracles, ce que nous avons déclaré impossible, ce que le consentement unanime nomme absurde ; en un mot, cette transformation de tous est un fait inexplicable, si vous le voulez, mais c’est un fait.

De plus, faites attention à mon dilemme, peuples, s’il vous plaît. Cette transformation donc prouve de deux choses l’une : ou bien l’abrutissement de tous les disciples à qui j’ai eu le talent de fasciner les yeux, ou bien l’abrutissement du genre humain qui se laisse enfariner par les explicateurs dont il ne se passera jamais. Prenez le parti que vous voudrez, cela m’est égal ; pourvu qu’une famille de chez vous profite du fait de l’école normale Belge, il ne m’en faut pas davantage.

Philosophes ! philanthropes de toutes les nations ! vous tous, amis des hommes, qui ne spéculez point sur l’ignorance ! que ceux d’entre vous qui ne connaissent pas les faits s’en informent, s’ils ne veulent point encourir le reproche d’avoir un jour soutenu, par leur silence, les prétentions de l’aristocratie intellectuelle ; les autres ne méritent point le nom qu’ils usurpent d’amis de la propagation des lumières.

Mais j’ai bien peur qu’on ne profite jamais du bienfait de l’enseignement universel. Mon fils aîné est venu de France dans l’intention de former dans la Belgique un établissement de l’enseignement universel ; le préjugé des maîtres explicateurs s’y oppose ; le préjugé de la nécessité de la science du maître, ce préjugé qui a dicté, dès le principe, les articles du Journal de Paris, de la Quotidienne et de la Gazette, ce préjugé règne encore dans la Belgique, malgré toutes les expériences mille fois répétées, mille fois vérifiées, les écoles explicatrices de la Belgique se peuples d’élèves auxquels on a rien expliqué, le roi, dont toute l’Europe admire la persévérance, quand il s’agit de faire le bien, le roi fonde une école où les militaires sont instruits sans explications ; ce grand exemple ne convertit personne, et les vieux principes de la Gazette de France sont les régulateurs de la Belgique.
Les libéraux eux-mêmes sont esclaves de la Gazette en ce cas ; quel perfectionnement ! les hommes de toutes couleur politique, comme de toute couleur de peau, sont d’accord avec la Gazette ; les blancs, les noirs, les Parisiens, les Londriens diront que les faits que nous citons ne sont pas des faits
.

Commenter cet article

Le bateleur 10/01/2007 18:25

Même en étant convaincu du dogme des intelligences égalesl'esprit se rebelle de temps à autres à cette idéedans un monde où il est si utile d'être supérieur ... a priori.
Quand à la capacité d'enseigner ce que l'on ne sait pasen quoi est-elle différente de celle d'apprendre (bien évidemment ... ce que l'on ne sait pas (sourire)² )

Russalka 05/01/2007 18:16

A lire ces deux articles, et compulser des ouvrages qui ont à peu de temps près accompagné la tentative de diffusion de la philosophie de Jacotot, je mesure quelle devait être l'inquiétude des gouvernants face à une telle méthode qui ne pouvait que faire germer des citoyens éclairés et paisibles car confiants en eux-mêmes et leur aptitude à questionner leur temps.Et de quel injuste discrédit Jacotot reste encore frappé.