Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Onzième Leçon - 2

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 116 à 119

Onzième Leçon - Deuxième partie


    Voyons cependant ce qui manque à notre élève pour faire ce que ces messieurs font. Une fois arrivé au point d’étudier les plans et l’ensemble d’un ouvrage, quelles plus grandes difficultés à-t-il à vaincre que celles qu’il a déjà surmontées. Jusqu’ici les mots, les expressions, etc., tout était arbitraire et de convention ; maintenant presque tout est dans la nature ; tout le monde le fait par hasard : il s’agit de s’exercer à le faire quand on veut. Il y a quelques usages relatifs au genre qu’on traite, à la langue dans laquelle on écrit :  on voit tout cela quand on regarde ; on le sait quand on l’apprend ; on le retient quand on le répète, et on l’imite enfin sans se douter. Le reste consiste dans des figures de rhétoriques que tout le monde emploie naturellement,et dont il ne faut acquérir l’habitude : la gradation, la disposition, etc, c’est de toutes les langues, de tous les pays, de l’homme enfin.

    La seule chose importante est toujours celle par laquelle nous avons commencé : méditer sur des faits. Or le sermon que nous étudions, par exemple, non seulement ne contient rien que l’homme le moins instruit ne connaisse et ne dise tous les jours, mais encore ce sont des réflexions familières pour notre élève, sans cesse présentes à sa pensée, puisqu’elles sont toutes dérivées des faits contenus dans Fénelon. L’histoire de Télémaque nous fournit les réflexions de l’orateur sur le plaisir. Celle d’Idoménée nous ferait dire ce qu’il dit de l’adulation. Il semble que Massillon composait sur  Protésilas. Enfin, l’histoire d’Adraste est pleine de faits dont le sermon n’est que la conséquence.

Voilà ce que nos élèves peuvent imiter aussi bien que les orateurs de nos jours et, par conséquent, aussi bien que Massillon lui-même.

    Quand on dit   orateur de nos jours, c’est ordinairement une insulte ; dans ma bouche, cela ne peut pas être : je compare mes élèves à ceux d’entre eux qui ont le plus de talent, non pas dans l’intention de ravaler leur intelligence, mais pour faire sentir que, comme je leur accorde, malgré leur modestie qui se refuse gauchement à mes éloges, autant d’intelligence qu’à Massillon, j’égale à Massillon tous mes élèves, puisqu’ils ne sont tous pour moi que le premier venu.  Ce n’est pas de l’intelligence de nos orateurs, mais de leur orgueil, que je ris.

    Rien n’est plus admirable, à mes yeux, que l’intelligence humaine ; rien n’est moins fondé que les prétentions à la supériorité de nature. On prenait un ignorant pour un nègre, et un nègre, c’était tout dire. Buffon était persuadé qu’un nègre n’était pas lui. La question est devenue au moins douteuse pour les nègres. Pourquoi ne suspendriez-vous pas votre jugement quand il s’agit d’un ignorant blanc ?

    Encouragez-donc nos efforts, au lieu de nous susciter des entraves : que craignez-vous ? Si vous continuez à marcher, nous ne vous rattraperons jamais, puisque nous n’avons pas plus d’esprit que vous. Restez à notre tête, nous vous suivrons ; soyez les chefs de vos égaux : tout homme est fait par sa nature pour diriger ses semblables, qui pourraient le diriger également ; mais cette égalité naturelle même maintient l’inégalité acquise par les circonstances, l’inégalité des possessions. C’est précisément parce que nous sommes tous égaux par la nature que nous devons tous être inégaux par les circonstances.



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