Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Douzième Leçon - 1

Publié le par Joseph Jacotot






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Douzième Leçon - Première partie

   

    Apprendre et comparer, comparer et vérifier, voilà l’Enseignement universel. Massillon avait à dire : Les grands ne trouvent point d’obstacles quand ils veulent se livrer au plaisir ; et voici l’exécution de cette première partie du plan de composition :  le plaisir est le premier écueil de notre innocence, mais c’est l’écueil privilégié de la vie des grands : le commun des hommes trouve des obstacles, les grand n’en rencontrent point : quels obstacles trouveraient-ils ? Non, ils n’en trouvent point ; David n’en a pas trouvé :  ainsi ils n’en trouvent point.

    Voilà un développement, un raisonnement oratoire. Reste le style, et votre élève doit le savoir par cœur, ou bien il n’a pas appris son livre, il  n’en connaît pas les mots et les expressions.
    Le mot principal en latin est le verbe; c’est pour cela qu’il s’appelle  verbum  par excellence; en français, c’est le substantif abstrait qui contribue le plus à former ce qu’on appelle le style. Exemple :

 Le premier ECUEIL de notre INNOCENCE c’est le plaisir; les autres PASSIONS, plus tardives, ne se développent et ne mûrissent, pour ainsi dire, qu’avec la RAISON. Celle-ci la prévient, et nous nous trouvons corrompus avant presque de savoir ce que nous sommes. Ce PENCHANT infortuné, qui prend toujours sa SOURCE dans les premières MŒURS, souille tout le COURS DE LA VIE  des hommes. C’est le premier TRAIT empoisonné qui blesse L’ÂME ; c’est lui qui efface sa première BEAUTÉ, et c’est de lui que coulent ensuite nos autres VICES.

    Le style est dans les mots soulignés. Remplacez-les, il n’y aura plus de style. Le sentiment ne sera-t-il plus communiqué ? Je ne dis pas cela, je dis qu’il n’y aura plus de style. Rappelez-vous les livres dont on vante le style : vous y trouverez ces substantifs abstraits. La conversation familière ne paraît relevée que par l’usage que l’on fait de cette espèce de mots. Ce style n’est pas le beau ; le beau est de tous les temps et de tous les pays : c’est un usage français. Tout cela ne fait pas la pensée ; mais c’est sa parure à la mode. L’habit ne fait pas l’homme ; mais l’habit habillé lui donne de l’importance aux yeux des gens qui se laissent séduire par l’apparence.

    Cet emploi des substantifs abstraits se fait remarquer dans toute espèce de composition : tragédies, poèmes, poésies légères etc. Vérifiez, et si vous trouvez l’observation exacte, ayez soin d’en faire l’application quand vous écrirez. Le verbe est le mot de mode en latin ; cela n’est pas étonnant : il est beaucoup plus complet qu’en français, où il manque de la voix passive. Nous ne pouvons parler passivement en français qu’avec plusieurs mots.

Que les substantifs abstraits forment, ou non, la partie principale et distincte de ce qu’on appelle style, peu importe ; et cette opinion, pas plus que toute autre, n’est de l’Enseignement universel. Sachez un livre ; puis voyez, examinez, regardez sous toutes les faces : voilà notre méthode. Encore une fois, je n’énonce mes opinions que par forme d’exemple : si quelqu’un prenait la plume pour les réfuter, je préviens que je ne répondrais point ; mais je vous invite à la critique, non pas pour y croire, mais pour achever de vous convaincre, par ces nouveaux exemples, que ce conseil est le seul vraiment utile. Regardez toujours, et vous verrez toujours quelque chose de plus, d’égal, de semblable, de différent, de contraire même.

    La moisson se fait ainsi peu à peu, et on acquiert insensiblement la conviction que le sol est inépuisable : cela rend modeste et attentif à ce que disent les autres. Nous parcourons tous un pays inconnu et immense ; la relation de chaque voyageur doit être comptée; l’homme qui s’élève comme l’aigle au-dessus des nues, peut embrasser  d’un coup-d’œil toute l’étendue du vaste domaine des sciences; mais l’éloignement où il se trouve de chaque partie ne lui permet pas d’en observer tous les détails. Ce n’est pas parce qu’on critique mes opinions qu’on a tort; c’est parce qu’on veut leur substituer d’autres opinions qu’il faudrait se contenter d’y ajouter.

    Aucune science n’est complète, aucune ne le sera jamais. Aristote n’a pas tort de dire autre chose que Platon; c’est sa prétention de dire absolument le contraire qui l’a perdu.
    Je prédis à ceux qui suivront cet exemple qu’ils tomberont tous comme il est tombé.

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