Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Quatorzième Leçon - 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 130 à  133


Quatorzième leçon- Première partie



    Je dis que l’élève ira bien sans vous.


    Si c’est un homme qui veuille apprendre, mettez-le sur la route; placez les garde-fous pour qu’il ne tombe pas à moitié chemin dans les participes, où leurs sectaires l’appelleront sans cesse : ils l’intimideront par leurs pronostics, et le flatteront par leurs promesses. Si c’est un enfant qui ait besoin, il marchera tout aussi bien seul que l’homme même ; mais, dès que le besoin ne se fait plus sentir, prenez-le par la main; défiez-vous de la paresse de son esprit; encouragez ses efforts, et récompensez ses succès par des éloges : il ne faut pas chez nous d’autres récompenses : le prompt succès suffit pour animer à l’étude, et nous en avons chaque jour des  exemples.


    Ces exercices publics, ces prix de la vieille méthode, sont des insultes à l’infériorité de nature, si elle existe, et des récompenses non méritées par le fort, si son rival est né faible. Ne louez jamais la nature; louez le travail, la patience, la docilité; ne louez que les vertus. C’est cela qui nous manque à tous, et que nous pouvons acquérir. Tout le reste nous a été donné précisément pour atteindre ce but, seul digne de nos efforts. Mais le témoignage de la conscience est une assez haute récompense; ce n’est pas même un homme véritable celui qui recherche autre chose, et je n’ai pas grande confiance en lui dès que je vois que ce témoignage ne lui suffit pas.

    Au reste, ceci est encore une opinion indépendante de la méthode. Qu’on se dispense de la combattre; je sens que je ne me fierai jamais pleinement à l’argumentateur qui désire autre chose que le témoignage de sa conscience. Personne, sans doute, ne jouit de ce doux témoignage sans aucun mélange; mais le bonheur pur serait là : ceux qui le cherchent ailleurs me paraissent fous, moi comme un autre, quand je les imite. Au surplus, chacun a son avis. Mais ce n’est pas là notre méthode. A force de le répéter, on le comprendra peut-être. Si quelqu’un, qui aura lu mes éternelles répétitions, dispute, avec vous, sur l’Enseignement universel, et que, divaguant sans cesse, il vous parle tantôt de mes opinions, des médisances ou des calomnies (comme on voudra) qui circulent sur mon compte, ne lui répondez rien; il ne veut pas être éclairé puisqu’il change la question. Il est de mauvaise foi; car il connaît l’état de la question comme vous, puisqu’il n’est pas plus bête que vous.


    Retournez donc à vos élèves; excitez-les sans cesse à faire des remarques, en admirant celles qu’ils ont faites : ils peuvent tout, exigez tout. Qu’ils sentent la dignité de leur espèce, et ils ne regarderont point comme impossible ce qu’un autre a fait. Mais surtout ils ne se croiront supérieurs à personne, pas même à ceux qui se traînent lentement sur l’autre route :

Vous souvenant, mon fils, que caché sous ce lin

Comme eux, vous fûtes pauvre, et comme eux, orphelin.

    Pressez, pressez donc leur marche. Il n’y a point de bon ni de mauvais professeurs dans l’Enseignement universel. Je vous vaux bien, et vous me valez bien : si l’un de nous est préférable, ce n’est pas celui qui a le plus d’esprit; nous avons tous la même intelligence : c’est celui qui pense sans cesse à ses élèves, qui les aime, qui s’intéresse à leurs progrès, qui les fait parler, qui réveille la, paresse endormie, qui soutient le zèle. En un mot, c’est celui qui s’occupe de leur éducation avec toute la sollicitude qu’inspirerait l’amour de ses propres enfans. Il ne faut point de génie pour cela; mais il faut un certain caractère, un goût particulier, et un dévouement sans réserve. Cela ne s’apprend pas plus que l’esprit.

    Voilà la ressemblance; voici la différence : tout le monde a de l’esprit; mais tout le monde n’a pas le caractère convenable à telle ou telle situation de la vie humaine. Heureux ceux que la nature en a doués ! Ils font bien par goût. Celui qui le fait par vertu est beaucoup plus louable; mais il ne fait jamais constamment bien comme le premier; car la vertu est un effort, et il est à craindre qu’on ne se relâche. Terminons, en riant, ce sermon dont vous n’avez pas besoin, puisqu’il ne vous apprend rien, par un mauvais jeu de mots qui fera  peut-être hausser les épaules à nos amis : voilà l’enseignement de l’Enseignement universel.




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