A TOUTES LES NATIONS (III fin)

Publié le par Joseph Jacotot

Les Osages même, quand ils sont venus à Louvain, se sont prononcés à l’unanimité en faveur des maîtres explicateurs et contre l’égalité des intelligences.

Tel fut l’avis de la commission américaine ; la belle Minhanga surtout regarda les autres commissaires en riant et déclara, dans son mauvais langage qu’en Osagie, comme en Europe, tout le monde à plus d’esprit l’un que l’autre.

C’est le sens commun qui parle par la bouche de la belle Minhanga. Que j’aille en France, le sens commun me répondra que l’école militaire Belge n’a jamais existé. Si je vais à Londres, le sens commun ne daignera même pas me répondre ; le sens commun parle, parle, parle d’un côté, il se tait dans un autre pays, mais c’est toujours le sens commun qui nous condamne également. Cet arrêt est sans appel : Les faits dont les Belges disposent ne sont pas des faits. Quel malheur pour les Belges ! Quel coup de foudre pour les faits !

Irai-je en Italie, en Espagne ? Ferai-je le tour du monde ? Même accueil de la part des examinateurs brevetés pour empêcher un ignorant de se faufiler dans les rangs des maîtres explicateurs ; partout on me refusera un numéro dans cette hiérarchie ; on ne me permettra pas même de m’asseoir sur le dernier échelon, pas plus en Afrique qu’en Asie ; à moins que je ne tombe en route chez quelque peuple barbare, non encore perfectionné par ce que nous appelons gravement « l’organisation de l’instruction » ; ils ne savent pas, ces incivilisés, que cet art est le premier de tous, à ce que dit la Revue, qui dit aussi que ce bel art est encore dans l’enfance à Paris au XIXème siècle.

Ces idiots (je veux dire les barbares) ne connaissent point Paris, et je ne leur en parlerai pas ; autrement je suis sûr qu’ils voteraient aussitôt un budget pour une université explicatrice. J’aurai beau leur dire que les Grecs et les Romains n’avaient pas de Grand-Maître et que, sans université organisée, cela n’allait pas mal, les barbares me répliqueraient qu’Anytus et Melytus ont signalé dès lors la nécessité d’une organisation qui règle
1° qu’il faut expliquer

2° ce qu’on expliquera
3° comment on expliquera
Sans ces précautions, ajouteraient mes sauvages, vous voyez bien que
1° nos cordonniers pourraient mettre « Enseignement Universel » autour de la botte de leurs enseignes, comme cela se faisait à Rome et à Athènes faute d’une organisation prévoyante
2° que le tailleur pourra expliquer les surfaces développables, sans examen préalable, comme on l’a vu à Rome.
3° enfin que les vieilles explications se transmettront, d’âge en âge, au grand détriment des explications perfectionnées, comme à Athènes.

Je me garderais bien de dire à ces gens-là : Ingrats ! J’ai entrepris le tour du monde pour votre bien

- Fou que tu es, sot ! imposteur ! est-ce que le sens commun ne dit pas à tout les peuples que la terre n’a pas de tour ? Va-t-en faiseur de tours ! Va-t-en explicateur qui n’explique rien ! retourne à Paris, tu leur diras que nous ne donnons pas plus dans ta méthode, dans ta route des sciences, que dans ton tour du monde. Mais Messieurs les barbares ! les parisiens vous valent bien, et il croient déjà au tour du monde ; vous finirez comme eux par y croire !

- Jamais ! les parisiens n’ont pas le sens commun.

- Il n’est donc pas commun ce sens commun, messieurs les barbares ! écoutez-moi, ô respectables barbares ! je n’ai pas le projet de vous insulter ; vous croyez que vous avez plus de sens commun que les parisiens, cette opinion n’a rien de répréhensible ; c’est votre idée, je viens seulement, en faisant ce que j’appelle le tour du monde (excusez cette façon de parler de nous autres), je viens vous donner des nouvelles de mon pays. Les hommes n’y sont peut-être pas si bêtes que vous (le) pensez ; j’en ai connu qui parlent presque aussi bien que ce monsieur que je vois là-bas, et qui me montre sa massue d’un air qui m’effraierait, si le chef n’était pas là pour me protéger.

Oui, barbares ! tous les peuples ont la même intelligence.

Ce présent que Dieu leur a fait ne doit pas leur donner des sentiments d’orgueil. Un bienfait ne doit nous inspirer qu’une respectueuse reconnaissance. Pourquoi nous vanter de ce qui nous a été donné ? Quel mérite y a t il a recevoir ? quand (bien) même vous auriez plus reçu que mes compatriotes (je vous supplie de me permettre de ne pas le croire), il n’y aurait pas de quoi vous en vanter.

Si mes compatriotes étaient là, ils vous diraient qu’ils croient, comme moi, que la vanité est fille de l’erreur, et que celui s’admire, même tout bas, en se comparant à son semblable, fait une sottise qui déposerait contre sa raison, et qui rétablirait l’équilibre intellectuel à l’instant même, s’il pouvait être rompu par nos sottises.

Nous croyons que les actions et les discours des hommes ne prouvent rien contre leur intelligence. La raison dit à tous ce qu’il faut faire, voilà l’égalité intellectuelle. Quelquefois, nous écoutons la raison, le plus souvent, nous n’en tenons (pas) compte ; mais elle ne change pas pour cela. Par exemple, ce grand monsieur barbare que je vous ai montré tout à l’heure, brandissant sa massue, ne prouvera jamais rien à coup de massue.

Voilà ce qu’on croit par toute la terre, voilà le sens commun. Cela ne changera point la mode des massues ; mais la raison dira toujours, une massue ne peut pas tuer un fait.

Je vous remercie, peuple barbare, d’avoir eu la bonté de m’écouter si longtemps. Vous n’avez pas plus d’intelligence qu’un autre peuple, mais aucun peuple n’en a plus que vous, puisque vous ne croyez pas aux décisions sans réplique de la massue. Je pars.

Me voilà parti. Arrivé en Chine, les mandarins me rient au nez. Je pars encore et je me dis en route : peines perdues ! sophismes inutiles ! tu es venu trop tard, mon ami, le genre humain est trop malin de nos jours pour donner dans ces faits là, il fallait venir quand il croyait sur parole. Il trop tard, reste en place et tais-toi.

Voilà ce qui arriverait si je voulais me faire maître d’enseignement universel sur le globe terrestre

- Sir commissaire ! je voudrais enseigner les mathématiques.

- Savoir vous le anglais ?

- Non monsieur le commissaire.

- C’est égal, moi parler français ; savoir vous mathématiques ?

- Non sir commissaire.

- Comment vous pas savoir mathématiques et vous vouloir enseigner mathématiques ?

- Avec votre permission sir commissaire.

- Je peux pas permettre, si vous savoir pas je dois examiner si vous maître capable.

- Sir commissaire, je suis capable de faire ce que j’ai fait.

- Vous fou, pauvre diable ! voila une guinée pour aller.

- Mais sir commissaire c’est l’enseignement universel.

- Universel enseignement !

- Yes sir !

- Ah ! Ah ! Allez ! Allez !

- If you please sir ! ..

- John ! que il aille toute suite, toute suite. Out , out !

- Je m’en vais Jean, mon ami.

- Out, out !

- Je ne peux pas descendre plus vite, mon bon ami.

- Out, out !

Me voilà enfin dans la rue. J’aime pourtant mieux « out ! out ! » que la massue du barbare ; mais c’est le même raisonnement ; tous les hommes ont une intelligence égale.

J’ai vu partout les mêmes prétentions à la supériorité intellectuelle, de peuple à peuple, de province à province, de ville à ville, de coterie à coterie, d’homme à homme, de partie du monde à partie du monde ; les fourmilières d’êtres intelligents se disputeraient la palme du génie, de planète à planète ; ceux de la terre se moqueraient de ceux de la lune, s’ils pouvaient en être entendus. Etablissez des communications entre les mondes, entre les systèmes de mondes et voilà la guerre allumée par le mépris réciproque des intelligences.

Chaque globe, cependant, privé de ces occasions de dispute, roule isolément dans l’espace, et les habitans ne peuvent malheureusement briller que sur des petits morceaux de boue que Dieu a jeté, par ci par là, autour de quelques soleils, qui éclairent la petite comédie de ces petits acteurs qui se moquent les uns des autres.

S’il y avait des hommes dans la lune, je parie qu’ils diraient des hommes de la terre ; les Allemands sont lourds ; les Français légers, etc., etc. ; les lunatiques ont plus d’intelligence que les terrestres.

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