RAPPORT FAIT DANS LA LUNE I

Publié le par Joseph Jacotot

SUR


L’INSTRUCTION DE LA TERRE


Les terrestres n’entendent rien à l’instruction ; ils sont forts pour les organisations qu’ils perfectionnent sans cesse et qu’il faut toujours perfectionner. Tout le monde connaît la meilleure méthode pour instruire et pour organiser l’instruction.

Toutes les méthodes terrestres, ajoute le lunatique, se ressemblent ; les plus jeunes comme le plus surannées, ont également pour principe que l’homme ne peut comprendre que les livres qu’on lui explique.

Partant de là, les explicateurs ont perfectionné les explications qu’il faudra toujours perfectionner, car cet explicateur, étant un terrestre, ne trouvera jamais la perfection de la perfection ; ajoutez à cela qu’il y a, sur la terre, une foule de gens qui ne veulent pas du plus petit perfectionnement. Ainsi les perfectionneurs se disputent entre eux et les autres les regardent tous comme des brouillons.

J’en ai entendu parler un que les lumineux appellent obscurant. Or donc, l’obscurant disait aux lumineux en s’appuyant sur sa canne, ou en tournant sa tabatière mais toujours en fermant ses yeux, comme il convient à un obscurant :

- Messieurs les lumineux, vous avez tort, car il faut se méfier de l’esprit de système, cela est admis. Or vous faites des systèmes, donc il faut se défier de vous.

Il y a trois systèmes, le premier de Lancastre, le second de Pestalozzi, enfin il y a le troisième système.

Il faut se défier de tout système, voilà mon système.

Newton a fait un système du monde, Descartes en avait fait un, défiez vous de tous ces systèmes.

Aristote, Platon, Locke, Kant, etc. je ne lis point ces gens-là, ils sont tous systématiques ; or il faut se défier de l’esprit de système, cela est admis.


Pendant que l’obscurant parlait, je le regardais, moi lunatique, et je me disais :

- Pourquoi cet homme fait-il tourner sa tabatière ? Pourquoi baisse-t-il les paupières ? Pourquoi ne montre-t-il jamais sa prunelle ? Est-ce que la lumière le fatigue ? Est-ce que c’est le rôle des obscurans dans la pièce qu(e l)’on joue sur la terre ?

Il joue très bien cet acteur. Je battis des mains. Il se rengorgea, mais modestement et toujours les yeux baissés. Voilà, disais-je, un homme qui a presque autant d’esprit qu’un lunatique ; cependant les lumineux le traitent de bête, de sot et d’idiot ; l’obscurant fit une faute contre la grammaire lumineuse ; (il paraît que les obscurans ne sont pas forts sur la grammaire) à l’instant même, des huées partirent de toute part et les lumineux de s’écrier :

- Oh le stupide !

Et tous les journaux lumineux répétèrent : « Oh le stupide ! »
Et les abonnés (comme qui diraient les échos des lumineux) répétèrent de ville en ville « Stupide !  stupide ! » Moi, lunatique, toujours dans mon coin, j’attendais la fin de la pièce.

Or il arriva que l’obscurant triompha et qu’on fit précisément ce qu’il avait dit ; d’où je conclu que, puisque les lumineux étaient vaincus par les obscurans, ceux-ci n’étaient pas si bêtes, et ceux là n’étaient pas si spirituels qu’on le disait ; et j’admirai l’effet prodigieux de ce peu de mots : il faut se méfier de l’esprit de système.


Pourtant un lumineux se leva et dit :

- Nous sommes tous d’accord, il faut des explications. Voilà le principe ; les bureaux, le rapporteur, et l’assemblée, tout le monde en convient.
C’est donc la raison humaine qui a parlé, puisque les bureaux, le rapporteur, l’assemblée le pensent ainsi. Mais quelles explications faut-il ?

- A l’ordre, rentrez dans la question !

- Puisqu’il faut des explications, il ne reste plus qu’à savoir quelles explications on donnera au peuple pour le perfectionner ; on l’a gâté jusqu’alors (jusqu’à ce jour) par des explications imparfaites. Il faut une organisation.

- A l’ordre !

- C’est de l’ordre que je demande, c’est un ordre, c’est à dire une organisation que je vais proposer.

- A l’ordre ! défiez vous de l’esprit de système.

- Mais, messieurs, l’ordre qui existe est un système aussi.

- A l’ordre ! à l’orde ! aux voix ! fermez la discussion ! point de système !

L’assemblée décida qu’il n’y aurait point de système, et cela fit triompher le système que le lumineux attaquait, et les journaux chantèrent, et les journaux pleurèrent, et les abonnés se réjouirent, et les abonnés se lamentèrent : à bas les systèmes ! hélas ! on ne veut pas de notre système !

Je n'entendis pendant une heure à trois pas à la ronde que les hurlemens de joie, que les cris de douleurs.

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