Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Quatorzième leçon - 4

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 141 à 145



Quatorzième Leçon - Quatrième partie.



    7° Faire des lettres :

    Pénélope à Télémaque, Mentor à Ulysse, et réciproquement. Tous les personnages du livre fournissent de ces sujets-là. On parle beaucoup du style épistolaire : entendons-nous. On écrit pour exprimer ses pensées et ses sentimens : toutes les fois que ce but est rempli, on a bien écrit. Le fond des connaissances nécessaires pour cela se trouve dans tous ces livres. On peut tout dire avec la langue commune. C’est pour faire un livre dans le genre épistolaire, comme on dit, qu’il est nécessaire d’étudier Madame de Sévigné, par exemple. On a l’habitude de regarder cette dame comme un modèle : c’est une convention à laquelle on doit se soumettre comme à toutes les autres.

    Mais si vous ne voulez pas être auteur dans ce genre, s’il ne s’agit que de communiquer vos pensées et vos sentimens, vous le pouvez sans autre guide que le livre que vous savez. On a cru que nos élèves ayant appris par cœur que   demain matin s’appelle dans  Fénelon : Quand l’Aurore avec ses doigts de rose entr’ouvrira les portes de l’Orient, on a cru, dis-je, qu’ils donneraient dans l’enflure. C’est qu’on suppose qu’ils apprennent des signes, comme des perroquets, sans y attacher aucun sens.  C’est qu’on suppose qu’ils ne suivent pas la règle unique de l’Enseignement universel : n’apprenez point un signe isolé des faits qu’il représente, et sans égard aux circonstances dans lesquelles vous l’avez vu dans votre auteur.

    Tout le monde a la faculté de voir dans quel cas il faut dire le matin, ou bien l’ Aurore. Il suffit pour cela de l’intelligence, que chacun a, et de l’attention qu’il peut avoir.

    Mais tout ceci est un vaste sujet de discussions interminables. Par exemple, moi, profane, je trouve beaucoup d’expressions recherchées, c’est à  dire, hors de place, dans l’inimitable. Je n’aime point le j’ai mal à votre tête. Pourquoi ? Ce serait très long et très inutile à dire. Je n’admire pas moins Madame de Sévigné. Au surplus, voici la vérité : elle a été dite ; mais cela n’empêche pas que ce ne soit la vérité. Donnez à plusieurs personnes l’ouvrage d’un contemporain à juger en soulignant ce qui déplait à chacun : toutes les lignes seront soulignées. Chacun son goût quand il s’agit d’un contemporain. Mais il n’y a rien à dire d’un mort. L’arrêt est passé, et il a force de chose jugée. Quant à moi, j’ai bien lu des lettres pleines d’expressions, encore plus généralement vraies que celles du modèle unique en son genre.

LETTRE
IDOMÉNÉE À MÉNÉLAS

   " Est-il bien vrai que dans ce monde d’où je voudrais disparaître, est-il bien vrai que dans cette Grèce d’où j’ai du fuir, il existe encore un seul homme qui s’intéresse à mon sort ? Les dieux, les dieux cruels qui m’ont ôté mon fils, m’auraient-ils laissé un ami ? Mais, que dis-je ? Est-ce à moi de les accuser de cruauté ? Ne suis-je pas le monstre qui leur ai immolé mon enfant !! Que ne m’en ont-ils mieux puni ! Que n’ont-ils vengé, dans mon sang, le sang innocent de ce fils qu’ils m’ont donné dans leur colère !
    Les hommes épouvantés m’auraient peut-être plaint, et le nom d’infortuné auraient du moins adouci l’horrible nom de parricide. Ô Ménélas ! tes maux furent grands, mais ils ne sont rien auprès de ceux qu’ils produisirent : Hélène t’est rendue, Pâris a reçu la juste position de son crime; les ruines mêmes de Troie peuvent à peine attester qu’elle fut. Le bonheur, s’il existe, doit être ton partage ; ne crois pas que je l’envie, mais dis-moi, qui me rendra le mien ? Dis-moi qui me rendra mon fils ? De quel prix est, auprès de la sienne, la perte de mon royaume ? Si tous ceux de la terre étaient en mon pouvoir, avec quelle joie je les sacrifierais pour pouvoir retrouver mon fils !! Mais, malheureux ! Où m’égaré-je ? J’offense encore, par ce vœu, la nature que j’ai outragée mais qui s’est vengée par mes remords ! Ô mon ami, comprends-tu mes tourmens ? Eprouves-tu mes maux comme autrefois je partageai les tiens ? Seul, au milieu des hommes, éloigné d’une patrie dont la perte m’a tant coûté, plus coupable mille fois que le plus criminel des hommes, odieux au monde entier, en horreur à moi-même, supportant malgré moi, ma misérable vie, sens tu que de douceurs je trouverais dans la mort ? Que ne vient-elle, cette mort tant désirée ! Que ne vient-elle venger les hommes et les Dieux ! moi qui les ai tant outragés, que ne puis-je faire encore en m’immolant à leur colère ! Mais non, je dois souffrir, je dois souffrir pendant toute ma vie… Que mon sort s’accomplisse en entier, et que j’aille, loin des Grecs, enviant leur oubli, pleurer mon fils, mon crime et ma patrie."

    Faire des portraits : Mentor, Protésilas etc.

    Faire des parallèles : Narbal et Philoclès ; le guerrier et le négociant, etc.

    10° Faire des récits : l’histoire de Métophis etc.
    Vous verrez si l’élève imitera Fénelon pour la vraisemblance, la succession etc., des faits qu’il imaginera ; s’il l’imitera en mêlant, avec art, dans son récit des descriptions de lieux, de songes, de combats, des discours, des conversations, des spectacles extraordinaires.

  11° Faire des observations grammaticales. Cela se peut avec la langue commune. J’ai enseigné l’hébreu à plusieurs élèves qui ont deviné la grammaire de cette langue. Un essai de cette espèce est déposé, depuis bien long-temps, à l’académie de Bruxelles, etc.



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