Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Quatorzième Leçon - fin

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 146 à  152


Quatorzième leçon - fin




PARALLÈLE

PRINTEMPS ET AUTOMNE

   

    Tous les ans, la nature voit naître quatre saisons différentes : ce changement régulier offre la plus agréable variété; le printemps et l’automne séparent l’été de l’hiver, et préparent, peu à peu, les hommes à voir un changement qui serait peut-être plus rigoureux s’il était prompt, et si ces deux saisons opposées se succédaient rapidement.

   
    Le printemps, par la douceur de sa température, mène insensiblement l’homme des rigueurs de l’hiver aux ardeurs de l’été. Il apaise les noirs aquilons pour animer les doux zéphyrs, qui, de leur bienfaisante haleine, fondent les glaces et les neiges. Jusqu’alors, les plantes et les arbres, pressés par le froid, semblaient stériles ; leurs branches desséchées paraissaient périr ; mais l’arrivée du printemps fait renaître toute la nature ; tout naît, tout croît, tout fleurit quand la brûlante canicule fait sentir ses ardeurs et vient chasser le doux printemps.

    Cependant l’automne succède à l’été. Il apporte les fruits que le printemps promettait avec abondance. Il vient, d’une main libérale, récompenser les travaux par ses riches dons. Mais ses frimas et ses brouillards annoncent l’hiver. En répandant les riches protections de la nature sur la terre, il dépouille cette nature des ornemens dont le printemps la revêt. Enfin, il remplace les chaleurs par les avant coureurs des froides glaces.
   
    Toute vie même a un printemps et un automne ; le printemps ne fait que promettre ce que l’automne prodigue. Le printemps serait parfait s’il était accompagné des nombreux avantages de l’automne. Que l’automne, si riche, si beau, serait admirable si, en quittant ses funestes présages, son austérité était tempérée par les ris gracieux du printemps.


HAZAËL


    Non loin de Damas, en Syrie, au fond d’une vallée agréable, où la nature fournit abondamment aux besoins des hommes , se trouvait jadis, la chaumière des parens d’ Hazaël. Usbeck et Néala, son épouse, se consolaient dans cette aimable solitude des outrages de la fortune. Hazaël, leur fils, encore enfant, et qui mon trait déjà les plus heureuses dispositions pour l’étude, tendre objet des soins de sa mère, l’était aussi des réflexions et des méditations auxquelles s’abandonnait son père.

    Usbeck,  autrefois favori d’un roi de Syrie, victime des envieux, devenu sage par l’expérience de ses malheurs, ne songeait qu’à prémunir son fils contre les dangers auxquels il avait été en butte. Hazaêl, l’aimable Hazaël répondait aux soins de son vieux père, par la tendresse la plus vive et par des progrès rapides dans les sciences qu’il lui enseignait. A peine âgé de douze ans, Hazaël connaissait la vertu des plantes, la conformation des animaux, les présages qu’on tire des mouvemens extraordinaires qui s’opèrent dans la nature. Il s’instruisait des mœurs des peuples éloignés, par la lecture de bons livres et par les leçons de son père.

    Déjà son jeune cœur s’exerçait à la pratique des vertus, par l’exemple de sa mère ; car Néala, sage et bienfaisante, s’occupait surtout à secourir les malheureux et à faire le bonheur de son époux. Les jours, les mois, les années s’écoulaient pour eux au sein d’une paix profonde, sans qu’ils s’aperçussent de la fuite du temps et cependant la fortune s’apprêtait à frapper cette famille des coups les plus cruels.

    Usbeck comptait quinze lustres, Néala avait vu passer soixante hivers. Hazaël s’attristait quelquefois de voir la vieillesse rider le front de ses parens chéris ; mais il n’osait leur faire part de ses craintes ! … hélas ! elles n’étaient que trop fondées. Usbeck, consumé par une fièvre lente, mourut en recommandant à son fils l’amour de la vertu ! La douleur conduisit son épouse au tombeau.

    Hazaël, resté seul sur la terre, s’abandonna à des regrets amers ; il oubliait de prendre sa nourriture, le sommeil n’adoucissait point sa cuisante peine ; plusieurs jours étaient passés depuis la mort de Néala, sans que son malheureux fils songeât aux moyens de soutenir son existence.
  
     L’infortuné a peu d’amis. Il restait pourtant un appui à Hazaël. Un homme qui avait été redevable à Usbeck de son élévation, lorsqu’il jouissait de l’opulence, apprit le malheur de son fils, et s’acquitta envers lui de la dette de la reconnaissance. Il emmena l’orphelin, qui voulut revoir encore une fois le tombeau de ses parens, et l’arrosa de ses larmes, en y jetant des fleurs ; la chaumière d’Usbeck fut fermée avec respect, et aucun étranger ne l’habite depuis.
    Hazaêl, dans la maison de son bienfaiteur, conserva une teinte de mélancolie que lui causait le souvenir de ses parens ; son goût pour l’étude s’en accrut, et il la cultiva. Parvenu à l’âge de vingt ans, il joignait, au port le plus majestueux, à la figure la plus agréable, un esprit cultivé, une érudition profonde et une conversation aussi agréable qu’instructive. Tant d’avantages réunis lui attirèrent l’estime et la bienveillance universelles. Le monde l’aimait, il aima le monde ; mais il n’a pu trouver le bonheur au milieu des plaisirs ; dans l’âge des erreurs, il s’égara plusieurs fois en suivant le torrent de ses passions ; enfin il reconnut son illusion ; il remarqua , avec une douloureuse surprise, combien il s’était abusé. Lassé de chercher le bonheur sans pouvoir le rencontrer, il tomba dans une espèce de misanthropie qui affligea tous ses amis, et principalement Amyntas, son bienfaiteur.


    Amyntas avait une fille, nommée Zarine, élevée chez une sœur de son père ; Zarine avait reçu l’éducation la plus soignée ; elle n’avait jamais vu son frère adoptif. Elle le vit, et Hazaêl, touché de ses vertus, conçut pour elle une affection dont l’estime était la base. Zarine avait remarqué avec peine son aversion pour les hommes : son cœur en était affligé ; elle rendait, d’ailleurs, justice à ses qualités éclatantes. Hazaël, à sa persuasion, cessa de fuir les hommes ; il perdit peu à peu cette humeur sauvage qui le caractérisait, et redevint aimable et heureux. Il demanda, et obtint la main de Zarine, leur hyménée se conclut.

    Pendant plusieurs années, il goûta un bonheur qui ne fut troublé par aucun nuage ; la fortune lui souriait, sa félicité semblait vouloir durer toujours, quand la mort vint frapper son épouse et emporta au tombeau tout ce qui l’attachait à la vie. Sa douleur, qui ne put être surmontée que par sa vertu, s’adoucit à la longue, et l’étude, dont il s’était toujours occupé servit encore une fois à modérer sa cuisante douleur. La renommée lui ayant fait connaître le grand nom de Minos, il prit la résolution de voyager en Grèce pour s’instruire de ses lois, et un esclave Grec qu’il acheta, fortifia son désir en lui dépeignant les mœurs de ses compatriotes.
    Il partit, et se rendit en Crète avec son esclave, en passant par l’île de Chypre, où il vit Télémaque, fils d’Ulysse. Il rendit à ce jeune prince Mentor, son gouverneur, qui était ce même esclave grec dont j’ai déjà parlé. Il arriva en Crète lorsque les Crétois assemblés voulaient choisir un roi, après la fuite d’Idoménée ; la couronne lui fut offerte, mais il la refusa. Il retourna en Syrie habiter aux lieux de sa naissance, dans cette même chaumière où étaient morts Usbeck et Néala. Là, il vécut paisible et tranquille. Là, exempt de craintes et de remords, il regretta long-temps les objets chers à son souvenir ; tous les jours il allait faire des libations sur leur tombe.  Il vécut ainsi jusqu’à la plus extrême vieillesse et s’endormit du sommeil de l’homme vertueux.




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