RAPPORT FAIT DANS LA LUNE II (fin)

Publié le par Joseph Jacotot

Moi qui suis bon, en ma qualité de lunatique, moi qui m’intéresse aux vaincu, je m’approchai d’un lumineux, je le tirai à l’écart, loin de ce brouhaha, et je lui dis

- Il me paraît bien que les obscurans ont montré plus d’esprit que les lumineux dans la discussion sur l’organisation de l’instruction sur la terre. Nous ne croyons pas, dans la lune, un seul mot de ce que vous avez dit. Vous êtes d’avis que l’homme explique à l’homme la parole de l’homme ; vous êtes d’avis qu’il faut se méfier de l’esprit systématique ; il n’en faut pas davantage à votre ennemi l’obscurant.

Il vous tient par là, tout en fermant les yeux il y voit clair, vous avez tort de l’appeler imbécile.

- Il faut des explications, dit-il ; eh bien ! il y en a depuis le commencement du monde. Des brouillons veulent changer le système de ces explications, et ils oublient qu’il faut se défier de l’esprit de système.

Vous n’avez rien à répliquer à cela, pauvres lumineux, vous êtes pris dans cette trappe : des explication d’un côté, et de l’autre point de système. Quand même, on écouterait de temps en temps proposer vos systèmes, vous ne seriez guère plus avancé ; vous n’êtes pas d’accord entre vous, ce n’est pas un nouveau système que vous proposez, chaque lumineux a le sien qu’il préfère à celui du voisin, et, quand même les obscurans vous laisseraient faire, vos systèmes s’entredétruiraient tous seuls ; les lumineux d’un pays disent d’une façon, les lumineux d’un autre disent d’une autre façon.

Voulez-vous que je vous dise le secret des lunatiques, le voici :
nous n’admettons pas le principe des explications

- Cela peut-être bon dans la lune, mais sur la terre tout le monde y croit, lumineux et autres

- Faites semblant de ne pas y croire.

- Fi donc ! est-ce qu’on fait semblant de ne pas croire dans la lune ? Est-ce que je peux mentir à ma conscience qui me crie « Oh lumineux ! tu es né pour instruire les obscurans ; explique sans te lasser, et ces parias, en se perfectionnant peu à peu, s’élèveront jusqu’à toi, ou s’il ne leur est pas donné d’atteindre ce maximum, à ce point culminant, puisque les intelligences sont inégales évidemment, du moins tu les tireras, autant que le permet leur stupidité naturelle, de la bassesse où tu vois des êtres qui ont l’air de te ressembler. »

- Votre compassion part d’un bon naturel ; mais mon cher lumineux, si ces parias n’ont pas d’esprit, vous ne leur en donnerez pas ; et s’il en ont un peu, vous ne pourrez en augmenter la dose.

- Non, mais nous la développerons. Les esprits sont comme les plantes, qui poussent dans le jardin de la société pour le parer de leurs couleurs, pour l’embaumer de leurs parfums ; or je vous prie de me dire si vous avez dans la lune des plantes qui se cultivent elles-mêmes ?

- Non lumineux, mais nous n’avons pas des jardiniers pour les esprits, parce que les esprits de la lune ne sont pas des renoncules ; s’il en est autrement sur la terre, vous avez raison d’arroser vos parias d’explications abondantes, pourvu que cette rosée intellectuelle, pourvu que cette eau vivifiante ait été filtrée au filtre perfectionné ; or ce filtre par excellence, où est-il ? Tout le monde en parle, chacun croit posséder le véritable et personne n’est d’accord sur ce point. A moi la longe, dit la vieille méthode, à nous la longe crient de toute part les lumineux ; je croyais d’abord que vous vous disputiez à qui dresserait un cheval ; j’ai fini par comprendre que vous parliez des hommes de votre terre. Nous avons une plus haute idée des esprits dans notre lune ; là ils s’instruisent, ils se perfectionnent tous seuls, en supposant, pour vous faire plaisir, qu’un esprit puisse perfectionner la nature que Dieu lui a donnée.

Au surplus, lumineux, prenez que je n’ai rien dit.

Continuez à poser en principe que les hommes ont besoin de vos explications, et vous verrez ou cela vous mènera. Nous disons, nous, à nos petits lunatiques « Les obscurans et les lumineux se disputent sur la terre ; quel maître explicateur pourrait expliquer la vraie manière de démêler tout cela ? Et si l’explicateur de ces explicateurs se trompait par hasard, quelles ressource te resterait-il pour te déterminer entre tant d’explications perfectionnées ? Qui jugera tant de grands hommes ? toi, toi seul ! »

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