Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : De l'Histoire - 1

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 156 à 159




DE L’HISTOIRE 

Première partie


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     L’ HISTOIRE est les récit des vices, des vertus, des bonnes qualités ou des défauts de certains hommes. Il n’y a pas de meilleur moyen, dit Bossuet, de découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures. Nous prétendons, comme vous le savez, que ce moyen n’est le meilleur que parce que nous ne nous étudions pas nous-mêmes. Mais fait cela qui veut. Je n’ai pas besoin, pour connaître l’orgueil, de regarder, dans la nuit des temps, Nabuchodonosor. Il me suffit de jeter un coup d’œil sur mon voisin ou sur moi-même. Je ne comprendrais même pas tous les personnages de l’histoire si je ne leur ressemblais pas. Mais Bossuet était forcé, par les conjonctures, de suivre la vieille méthode qui suppose sans raison que la connaissance des faits anciens est plus instructive que la connaissance des faits qui nous entourent, quoique ceux-ci soient absolument les mêmes. Bossuet a donc fait une histoire. Il nous reste à la vérifier, et la vérification suffira pour nous l’apprendre.

    On dit qu’il est utile de connaître l’histoire pour en parler avec les gens instruits. Cela est agréable sans doute, mais on peut très bien s’entretenir philosophiquement du cœur humain, sans aller bien loin chercher des faits et des exemples. Ainsi, l’utilité réelle de l’histoire résultant de la connaissance qu’elle nous donne du cœur de l’homme, et chacun de nous se connaissant lui- même quand il lui plait, on n’a pas besoin d’étudier Néron et Marc-Aurèle pour savoir ce dont les hommes sont capables.

    Mais tout est conviction dans ce monde en fait de savoir. Ce n’est pas de la science, des raisonnemens qu’on exige d’un homme; c’est telle science, tels raisonnemens; ce n’est même pas telle science, c’est telle partie de la science.
   
    Celui qui ne connaît pas les temps fabuleux prétend qu’ils sont inutiles à connaître. Qui sait par cœur les dynasties d’Egypte appelle cela le vrai savoir. Enfin quand nous parlons d’une science, l’amour-propre de chacun de nous traduit tout bas le propos de Sertorius que j’ai déjà cité, et nous disons : la science n’est pas dans la science, la vraie science, la science utile est dans tout ce que j’en connais. Il est d’ailleurs tous les jours plus nécessaire de restreindre ainsi le mot science. Nos derniers neveux auront encore plus l’embarras du choix; car les faits se succédant et se multipliant chaque jour, il faudra alors convenir que toutes nos connaissances de détail sur l’antiquité sont d’inutiles fadaises, et on en conviendra. Cependant on n’en conviendra pas parce que cela est vrai, mais parce qu’on aura besoin d’en convenir. Nos descendans ne sauront peut-être un jour rien de ce que nous savons ; et je crois bien qu’ils nous vaudront, comme nous valons bien nos ancêtres, s’il est permis d’appeler cela valoir.

    Il résulte de là que telle ou telle science n’ôte ni de donne de l’intelligence, pas plus qu’une carrière ne donne la faculté de tailler les pierres, de les disposer et d’élever un palais ou une cabane.

    Le préjugé qui nous fait croire à la supériorité des savans a beaucoup d’inconvéniens; il nous persuade que la mémoire et l’esprit, c’est la même chose.

    Dès qu’on sait, on s’imagine qu’on a raisonné, et l’on étudie de la même manière les faits, qu’on ne peut pas deviner, et les réflexions d’autrui, qu’on doit faire soi-même. On  nous entretient dans cette abjection, en nous faisant croire que celui-là est un orgueilleux qui s’écrie : «  Et moi aussi je suis peintre ! » On ne  voit pas que l’orgueil n’est pas  dans ce noble mouvement de l’âme.  C’est l’intelligence humaine qui se regarde, qui se voit, qui se sent, qui se juge.

    Il n’y a pas d’orgueil à dire tout haut : et moi aussi je suis peintre ! L’orgueil consiste à dire tout bas des autres : Et vous non plus vous n’êtes pas peintres.

    Je dis, moi, que nous sommes tous peintres. J’ajoute, pour revenir à mon sujet, que nous sommes tous des modèles à étudier. Il n’y a pas un de nous qui ne soit, pour sa propre instruction, un aussi on original que tous les originaux de l’histoire.


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