Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : De l'Histoire - 2

Publié le par Joseph Jacotot





Pages  159 à 163


DE L'HISTOIRE

Deuxième partie




    Indépendamment de la précédente nécessité de connaître précisément tels faits plutôt que tels autres, on va se récrier d’admiration sur Tacite.

-Les Annales de Tacite ne sont donc pas, selon vous, dira-t-on, la source d’une solide instruction ?

- Oui, sans doute : mieux vaut étudier l’art oratoire dans Tacite que dans tel gazetier qui ne sait pas sa langue, et qui ne sait même pas raconter les faits. Tacite, orateur, est un beau modèle; mais la rhétorique n’est pas l’histoire : et il n’y a pas plus d’histoire dans Tacite que dans tout autre historien. Je sais bien que l’on confond tout cela, et que l’historien le plus éloquent passe pour le meilleur historien. Ayez soin  de faire la distinction ; et, d’après notre méthode, n’apprenez pas tacite d’abord. Commencez par vous apprendre. S’il est vrai que ce qui se passe aujourd’hui fera un jour de l’histoire, démêlez, dans Tacite, la raison des explications, des réflexions, du blâme, des éloges qu’il donne à ses personnages ; pensez aux commérages d’aujourd’hui. Vérifiez : vous trouverez tout cela dans Tacite. Séparez donc l’histoire de l’éloquence. Il y a dans le monde une histoire sans réflexion de la part de l’écrivain, il n’y en a qu’une : c’est l’Evangile.


1er FAIT.
    Le premier homme et la première femme ont succombé à la tentation. Tant qu’Adam et Ève obéirent à Dieu, ils jouirent d’un bonheur que nous ne sentons point ; mais tous les peuples se font une image de cette félicité quand ils parlent de l’âge d’or.

Vérifiez.

    Il n’y a qu’un personnage qui ne succombe jamais à la tentation : c’est Mentor ; mais Mentor  n’est pas un  homme. J’ai vu la peinture de l’âge d’or dans mon livre, et j’ai bien pensé que le bonheur, dont Fénelon retraçait l’image, n’était, malheureusement, qu’une peinture. Je sais, par moi-même, qu’il n’y a pas de bonheur sans la vertu.

IIème FAIT.
    Caïn tue sont frère Abel. La jalousie mère des meurtres.

Vérifiez.

    Celui qui aurait lu l’histoire grecque penserait à Atrée et Thieste, à Éthéocle et Polynice. C’est le même crime. Abel était vertueux, voilà la différence. Mais nous, qui ne connaissons que le Télémaque, nous dirons : Pygmalion fit périr son beau-frère ; Astarbé et Malchon, Protésilas et Philoclès nous fournissent aussi précisément la  réflexion de Bossuet : la jalousie mère des meurtres.

IIIème FAIT :
    Après le déluge, qui arriva 1656 ans après la création du monde, les hommes construisent la tour de Babel. Premier monument, dit Bossuet, de l’orgueil et de la faiblesse des hommes.

Vérifiez.

    Idoménée fit élever des tours, d’où ses troupes pouvaient accabler de traits ses ennemis, qu’il  ne croyait pouvoir rechercher sans bassesse.  Les barbares implorent le secours de tous les peuples voisins, et Mentor dit à Idoménée : C’est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Ces tours étaient donc un monument de l’orgueil et de la faiblesse d’Idoménée.

    A quoi sert-il de connaître un fait plutôt qu’un autre ? Y a-t-il des faits plus ou moins instructifs ? Il y a bien des monumens de l’orgueil et de la faiblesse dans Télémaque sans parler de ces tours. Etudions l’histoire comme nous étudions une langue, pour nous mettre en rapport avec les hommes instruits, mais ne pensons pas y apprendre quelque chose de nouveau.  Tout est dans notre livre, et notre livre lui-même ne contient que ce que nous savons tous.
   
    C’est une honte de convention d’ignorer les principaux faits de l’histoire et il faut  se soumettre à toutes les conventions : elles sont le lien de la société. Celle-ci peut très bien se passer de nous; mais son existence et son maintien nous sont absolument nécessaires. Suivons donc l’usage. Mais n’oublions pas que c’est un usage que la raison n’approuve ni ne désapprouve, pas plus que l’usage contraire. Il y a toujours eu et il y aura toujours des usages. Ils varieront de temps en temps; mais la raison n’interviendra jamais dans ces usages que pour nous dire : vous faites partie de l’espèce, suivez.

    D’ailleurs, volentem ducunt, invitum trahunt fata. Si vous voulez pourtant demeurer homme dans ce tourbillon, conservez assez de sens pour voir qu’il s’agit d’un usage.

    Ce qui  est, dit-on, est bien ou mal. Si la chose est bien, pourquoi voulez–vous la changer ? Si elle est mal, pourquoi ne ferions-nous pas mieux ?
   
    Je ne veux rien changer parce que je ne veux jamais que ce que je peux. Et puis le Bien, le Mal, le Mieux, sont des questions de rhétorique que la plupart des hommes résolvent presque toujours par la simple considération du temps : à les entendre, le Bien, le Mal, le Mieux, c’est le passé, le présent et le futur. D’ailleurs, je ne m’adresse, encore une fois, qu’à ceux qui suivent l’Enseignement universel. Continuons à vérifier Bossuet.



Commenter cet article