FIN DU RAPPORT DU LUNATIQUE (I)

Publié le par Joseph Jacotot

Laissons les nations, les peuples et même le genre humain en repos.

Ces êtres de notre imagination n’ont rien de réel ; ces pluralités ne forment point un individu que les sens puissent saisir.

C’est une vieille habitude de s’adresser à ces fantômes pour étayer nos opinions d’un suffrage imaginaire, ou pour les combattre avec le simulacre d’une prétendue décision.

Les philosophes qui discutent avec une société, ressemblent aux enfants qui jouent à madame ; ils parlent tous seuls, forgent des questions, imaginent les réponses, inventent les répliques, et terminent mes débats quand il convient à leur cause pour prononcer l’arrêt qui leur est toujours favorables.

La vérité est qu’une société ne peut juger de rien.

C’est par fiction, par supposition qu’on fait parler un peuple, ou qu’on lui adresse la parole. Il n’y a rien de moral dans un assemblage, dans un nombre d’individu.

Le mot genre humain n’est le signe ni d’une chose, ni d’une personne, c’est le signe d’un fait que je considère par la pensée.

Cependant, en prose comme en poésie, chacun nous se complet à converser avec le genre humain ; ce genre nous entend, ce genre nous approuve ; il nous semble que nous entendons ses arrêts dont l’infaillible équité nous dédommage de la décision de tout individu qui nous condamne.

Ainsi nous discutons avec le fait que nous contemplons, comme si ce fait pouvait approuver ou désapprouver la manière dont nous le considérons ; comme si ce fait pouvait nous dire : Il y a réellement entre les objets que tu regardes, la relation que tu viens d’énoncer.

L’homme n’est pas une plante, c’est un être intelligent et libre ; mais les relations que nous apercevons entre tous les hommes, pas plus que les relations que nous avons découvertes entre toutes les plantes ne peuvent constituer un être ; et lorsque nous considérons ces objets ensembles, cet ensemble est purement idéal.

Une fraction d’un ensemble est autre chose qu’une collection moindre que l’ensemble ; elle en a donc l’idéalité. C’est encore un fait que la philosophie peut étudier, en observant les rapports qui existent entre quelques individus sous un certain point de vue.

Or, ce point de vue, c’est ma pensée. Ces relations, entre des individus dont j’examine l’arrangement, ne peuvent donner naissance à rien de réel.

Un chimiste peut montrer le résultat d’une combinaison qu’il a faite, ce résultat existe, c’est un nouvel individu auquel l’existence vient d’être donnée. Mais l’espèce des sels, l’espèce des plantes, une espèce d’hommes, une réunion intellectuelle d’êtres qu’on appelle les hommes, tout cela n’existe que dans notre pensée.

Les sociétés, toutes les sociétés, aucune société n’est donc juge d’une opinion philosophique.

Au contraire, chaque homme peut la juger. L’opinion d’un homme, en pareil cas, ne doit pas être mis dans la balance avec l’opinion d’une société, puisque cette société ne peut avoir d’opinion.

Mais, les individus manifestant parfois fois des opinions contraires, ils ont imaginé de soutenir quelque chose avec rien. C’est l’opinion de la société dont nous sommes membre que nous évoquons en pareil cas ; l’adversaire, de son côté, cite des opinions des sociétés aux quelles il prête son avis, et le voilà qui crie « victoire » !

L’autre, sans s’émouvoir, appelle au secours le genre humain ; ce genre est mis en scène ; on le confronte avec les espèces, ont lui dicte un arrêt souverain dont l’authenticité est combattue et soutenue avec une égale fureur. Deux hommes, qui sont quelque chose, et qui pourraient examiner une question, se transforment en champion de quelques riens pour lesquels ils combattent à outrance. S’anéantissant ; s’humiliant eux-même devant les genres qui ne sont pas, se dévouant pour ses fantômes, ils renoncent à leur propre raison, et ils appellent ça « raisonner ».

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Russalka 09/03/2007 10:21

Quelle puissance dans ce texte.Quel éloge de la liberté et de l'aptitude de chacun à apprécier face à la pulsion des sociétés de raser tout ce qui dépasse.Et quelle modernité dans le dernier paragraphe:" deux hommes qui sont quelque chose.... se transforment en champions de quelques riens".c'est vérifiable au niveau politique, au niveau des batailles rangées pour les publications scientifiques etc. Superbes textes;