FIN DU RAPPORT DU LUNATIQUE (II)

Publié le par Joseph Jacotot

Ce n’est plus une discussion entre deux être intelligents qui écoutent, qui pèsent leurs paroles respectives ; ce sont deux échos qui répètent ce qu’ils prétendent avoir été dit par quelqu’un qui ne peut pas parler.

Quelque fois il arrive au contraire que l’on ne cite point le genre humain ; on l’insulte, on récuse l’autorité de ce genre, on montre un profond mépris pour les fractions de cet ensemble, pour les espèces, pour les sociétés grandes ou petites, c’est à dire pour les empires, pour les royaumes, comme pour les corporations académiques ; mais c’est toujours la même figure de rhétorique.

Il n’y a rien à louer, rien à blâmer dans tout cela. Ces êtres prétendus n’existent point ; ils ne se réjouissent point de nos éloges, ils se soucient fort peu de la peine que nous prenons de les blâmer.

Quoi qu’il en soit, comme c’est une maladie de citer au lieu de raisonner, il est rare que celui qui fait la sottise de mépriser les sociétés, ne se hâte pas (après deux minutes de discussion) de citer un grand homme.

Or cette citation n’est pas une raison. Ce que le grand homme a dit est peut-être raisonnable, mais son nom ne fait rien à l’affaire, et remarquez bien que c’est le nom qu’on cite, et ce nom qu’on fait raisonner passe pour un raisonnement.

Cependant, l’antagoniste n’est pas dupe de ce bruit, il voit clair le défaut du syllogisme qu’on lui oppose, mais il en est la dupe quand il croit en avoir besoin et qu’il l’emploi lui-même.

On a toujours tort de citer l’avis d’un autre homme pour prouver l’avis qu’on a.

Le citant a-t-il besoin d’un appui ? Qu’il laisse parler le cité, et qu’il se taise.

Deux raisons valent-elle mieux qu’une ; dites-les toutes les deux, mais deux noms ne valent pas mieux qu’un.

Laissez donc les noms. S’agit-il d’un avis sujet à controverse ? Est-ce une probabilité que vous voulez établir ? Il n’y paraît pas à votre accent ; vous parlez comme un homme qui serait sûr de son fait. De plus, qui jugera du degré de probabilité ? Est-ce le cité ou le citant ? Je ne vois dans tout cela qu’un mélange absurde d’orgueil et d’avilissement tout à la fois

Il y a de l’orgueil, vous voulez triompher à quelque prix que ce soit, en me faisant voir que vote avis est celui des plus grands hommes. Il y a de l’avilissement, vous renoncez à votre raison, vous vous prévalez d’une sentence dont vous ne pouvez pas évaluer le mérite, et moi non plus.

C’est le nom du sentencieux qui fait pencher la balance dans vos mains ; vous n’osez pas même adopter cette sentence, ni la prendre sous votre protection, parce qu’alors vous seriez dépouillés de votre seule ressource. Le nom une fois effacé, vous restez nu, face à face avec moi ; c’est votre avis qu’il faut défendre.

Vous ne pouvez plus disposer, pour combattre que de votre raison, et vous y renoncez ! Personne que vous ne peut savoir si vous jugez que ce grand homme a raison, ou si vous pensez qu’il a tort. Quand bien même vous vous tromperiez, encore est-il vrai que vous seul pouvez juger de votre erreur, soit que vous l’aperceviez vous-même, soit que votre raison , éclairée par la réflexion d’autrui, prononce sur la justesse de cette réflexion.

Que si vous n’avez point cette capacité de juger qui, je le crois, est la même pour tous les hommes, contentez-vous de raconter ce que vous avez lu, ce que vous avez entendu, mais ne jugez pas, ne discutez pas ; et même dans ce cas, il est vrai de dire que citer n’est pas raisonner.

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