Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle Histoire - 5

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 171 à 175


DE L'HISTOIRE
Cinquième Partie



IXème Fait.

    Notre plus grand ennemi, c’est nous-mêmes. On sacrifie, dit Mentor, les plus grands intérêts à ses faiblesses…. Est-ce dont là le vainqueur des Dauniens ?
    Voici encore la jalousie mère des meurtres. Il est vrai qu’il s’agit ici de peuples et de patriciens ;mais la passion est la même : c’est une tragédie terrible, mais en même temps une comédie ridicule aux yeux de la raison. Nous avons déjà entendu Massillon : L’élévation qui blesse déjà l’orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices.
    C’est la traduction de Bossuet.

    Dans de telles circonstances, les patriciens faisaient de la rhétorique comme les tribuns. Dites cela aux tribuns, dites cela aux patriciens, ils s’emporteront et joueront une nouvelle scène de la pièce qui se joue depuis le commencement du monde : pièce tragique pour les individus, et comique aux yeux de la raison, quand on songe à l’aplomb, à l’emphase avec laquelle on  débite tant de sornettes ! Au milieu de toutes ces agitations, le monde ira comme il va et comme il allait.

    Les individus ne changent pas plus que l’espèce; mais ils le pourraient : voilà la différence.

    Un peuple coupable, un peuple innocent, je l’ai déjà dit, ces mots n’ont point de sens. Cela ne s’entend qu’en parlant d’un seul individu, car un individu seul peut changer de conduite, quoiqu’à le voir on le croirait entraîné par la nécessité comme l’espèce.

    Je n’ai point connu d’homme qui ait changé d’avis. On se tait quelquefois, on le cache, on en montre un autre que l’on fait même sonner bien haut. Mais attendez le moment propice, et vous verrez : croyez au changement d’avis, et vous serez presque toujours dupe. Enfin, pour comparer les petites choses aux grandes, celui qui a dit que nos élèves d’un an ne sont point dans les universités le dira toute sa vie; il se taira peut-être quelque jour; mais à la première circonstance, il redira : Je disais bien que les faits ne sont pas constans. Ceux qui se fâchent de tant d’opiniâtreté ont tort. Telle est l’espèce, tel est l’homme.     Nous ne pouvons pas faire des hommes en faveur de l’Enseignement universel. Ceux qui sont pourraient se corriger, mais ils ne le voudront pas ; et c’est dans ce sens que je dis : l’homme est pour l’homme les plus utile des instrumens comme le plus invincible des obstacles.

    Celui qui serait élevé dans les principes de l’Enseignement universel ne serait point orgueilleux. Tout homme a autant d’intelligence que lui : il le sait bien. S’il a un malheureux caractère, il fait ses efforts pour corriger cette humeur qui le ronge. S’il a du courage, il s’en sert pour supporter la vie.

    Il sait que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun ; il se défie des prestiges de son éloquence quand l’action peut nuire au prochain.

    Nous n’avons pas besoin d’apprendre la rhétorique pour être soumis à son empire. Le cœur est le plus éloquent et par conséquent le plus dangereux des orateurs.
    Mais il est des circonstances où l’homme raisonnable – autant qu’on peut l’être – s’abandonne avec plaisir aux douces illusions, à ce charme de l’imagination qui donne, à son gré, toutes les couleurs qui lui plait à l’objet envisagé. L’objet le plus terne, adroitement retourné, présente à l’œil ébloui une facette moins sombre, et quelquefois d’autant plus brillante que les ténèbres sont plus épaisses. Arrêtez vos regards sur ce reflet du sentiment qui brille dans les yeux d’un ami fidèle, d’une épouse chérie, d’une tendre mère, ou d’un fils bien-aimé. Le plus petit rayon de lumière suffit pour éclairer les ténèbres quand on y vit depuis long-temps : ne détournez point ce précieux rayon, ne songez point à l’éclat qui lui manque. Regardez, regardez encore quels sont les objets qu’il vous montre. Ne suffisent-ils pas pour rassasier une âme sensible ?

    Un père heureux s’aveugle sur les défauts de ses enfans.
    Mais, dans le malheur, on a presque toujours de bons enfans, et alors que nous manque-t-il? La tendresse paternelle, ingénieuse à trouver des perfections en ce qu’elle aime, peut-elle cesser d’admirer ces images, et de s’y complaire ? Epuisera-t-elle cette source inépuisable de jouissances? Ainsi le sage vit content même sans être heureux.

    Exercez vous souvent à cette rhétorique, vous en aurez souvent besoin. Mais ne changez pas sans cesse d’allure. Tous les chemins de la vie sont rudes; vous aurez beau changer de route, vous ne sortirez pas de cette vie : restez dans votre sentier, allez tout droit. Vous ne pouvez pas aller mieux si vous cheminez avec votre conscience.

    Voilà les principes de l’Enseignement universel.
    Mais tout cela fût-il faux, la méthode pour apprendre en un an ce qu’on enseigne en sept n’en serait pas moins vraie ; c’est un fait tout aussi vrai que celui-ci : la jalousie est mère des meurtres.



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