Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : Géographie - 1

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 178 à 181



DE LA GÉOGRAPHIE
Première partie



    L’histoire, éclairée par la géographie et la chronologie, est une étude accessoire qu’il ne faut pas négliger. Mais la géographie se voit ; il ne s’agit que de retenir les positions qu’on a observées sur la carte. Fidèles à notre système mnémonique, nous n’étudions pas la géographie comme science; pour l’approfondir, il faut attendre que l’on connaisse les mathématiques. Nous nous contenterons de regarder sur la carte la situation de tous les objets dont il est question dans nos livres. On peut même s’amuser à faire de mémoire des cartes qui ne contiennent que les noms des lieux dont on parle dans les livres que nous apprenons.

    Vous observerez que nous ne développons en ce moment notre méthode que dans l’intention de montrer comment on enseigne la langue maternelle. Les autres connaissances que nous rattachons à cette étude ne sont supposées qu’accessoires; quand on voudra apprendre quoi que ce soit à fond et promptement, on suivra la marche indiquée pour la langue maternelle : Ayez un livre auquel vous rapporterez tous les autres.

    Chaque science en particulier demande un développement spécial que je me propose de donner successivement. Maintenant il ne s’agit que de donner une règle pour acquérir des notions peu nombreuses mais suffisantes, mais fixes et durables de tout le reste, quand on sait bien une chose dont on fait sa principale occupation.

    L’exemple que j’applique à la géographie suffit pour diriger dans toutes les autres études.
    Je suppose, en effet, que, sachant la littérature par la méthode, je veuille jeter les yeux sur un livre de physiologie. Mon intention n’est point de devenir physiologiste, mais les sciences sont sœurs; d’ailleurs je ne connaîtrai pas bien toutes les ressources de ma langue si je ne lis que les littérateurs : c’est dans la langue de la physique, par exemple, que nos grands poètes ont puisé tant d’expressions énergiques et de comparaisons sensibles. Je lirai donc la physiologie dans un bon écrivain. Je me perfectionnerai dans l’étude des expressions et des locutions; je comparerai les styles des différens genres.

    Ces faits et ces exercices nouveaux me feront faire des réflexions nouvelles, et comme je continue la route qui m’a été tracée dès l’enfance, je ne saurais m’égarer : point d’efforts, point de tâtonnemens; je ne change point d’allure; je ne recommence pas mon éducation; je reste dans mes habitudes; je répète sans cesse ce que j’ai appris; je crains toujours de l’oublier : c’est la base de tout l’édifice; c’est le terme de comparaison auquel je rapporte tout.

    Il se forme ainsi dans ma tête de perpétuelles liaisons d’idées; mais leur nombre ne saurait nuire à leur clarté : l’ordre qui règne dans toutes mes acquisitions ne me permet pas la confusion. Tout est sous ma main, à ma disposition; je le retrouve quand je veux. Je lis, par exemple, dans un physiologiste, l’explication de ce qui se passe dans le sommeil. Je compare ce que j’ai lu dans mon livre de littérature, sur les songes, avec l’opinion du savant, et cette comparaison grave à jamais dans ma tête le raisonnement du médecin à côté de la description du poète.

    Il en est ainsi de la botanique et de toutes les autres sciences : les premiers élémens en sont partout. Le littérateur emprunte de toutes parts; il prend de toutes mains pour nourrir son esprit, pour entretenir ou rallumer le feu de son imagination.

    Personne ne doute que celui-là serait très savant qui connaîtrait un livre, et qui saurait tous les commentaires auxquels il a donné lieu. Il est vrai que cette supposition est absurde dans la vieille méthode : ce résultat ne peut être obtenu qu’à force de veilles et d’années; il est le fruit continuel d’une mémoire qui succombe sans cesse sous le fardeau d’un nombre prodigieux de faits et de réflexions nouvelles, éparses, sans ordre et, par conséquent, sans liaison.

    Mais ce qui paraît presque impossible devient un jeu quand on commence par savoir un livre. Il est aisé de s’apercevoir que tous les autres livres ne sont autre chose que le commentaire et le développement des idées contenues dans le premier.

    C’est cette remarque, c’est cet exercice, que nous appelons Tout est dans tout, qui rend facile l’acquisition d’un nombre illimité de connaissances nouvelles.


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