Joseph Jacotot E. U. Langue Maternelle : Géographie - 2

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 182 à  186


DE LA GÉOGRAPHIE
Deuxième partie




    N’apprenez donc jamais rien sans le rapporter par la pensée au premier objet de vos études. Cet exercice doit durer toute la vie. Amassez sans cesse, vous ne serez jamais écrasé sous le fardeau de la moisson. La chaîne de vos connaissances ne sera jamais interrompue ; vous en retrouverez à volonté tous les anneaux qui se tiennent sans aucune solution de continuité.


    Les observations d’autrui, comme les vôtres, deviendront votre propriété assurée : vous la communiquerez quand il vous plaira, sans pouvoir l’aliéner jamais. Il se forme ainsi des liaisons intimes entre vos idées ; elles s’entr’aident, elles se développent, elles s’éclaircissent l’une par l’autre ; quoiqu’elles se touchent par tous les points, elles ne se mêlent pas. Tout a sa place assignée. Tout se présente sans qu’on le cherche. Tout se retrouve quand on le veut : la plus parfaite unité règne dans cette variété infinie. C’est un cercle immense dont les points innombrables se présentent à la pensée un à un, s’il lui plait, réunis ou désunis au nombre qu’elle a fixé. Enfin, dont tout l’ensemble et les détails ne forment qu’un tout que l’intelligence peut embrasser d’un seul coup-d’œil.

    Celui à qui Monsieur Las Cases a enseigné l’anglais a parfaitement compris cette méthode. Ce n’était point, quoiqu’on en dise, un homme supérieur par l’intelligence ; mais il fut extraordinaire par la volonté, jamais il n’aurait cru à notre méthode s’il n’en avait pas fait l’expérience. Il avait presque tout appris ; mais il avait voyagé par l’ancienne route, et lorsqu’il entra dans la nouvelle, il se crut égaré en un pays perdu : il ne retrouva rien de semblable à ce qu’il avait vu ; il lui semblait qu’il reculait au lieu d’avancer. Aussi, écoutez ces paroles d’un homme en extase à la vue d’un événement auquel il ne s’attendait pas : «  A peine, dit-il, a-t-on lu cinquante pages qu’on est tout étonné de voir qu’on sait sa langue. »

    Voilà ce qui arrive aux enfans mêmes, s’ils ne se découragent pas, comme le grand voyageur nous apprend qu’il a cent fois été tenté de le faire. Tout autre savant comme lui n’aurait pas eu sa patience ; il se serait arrêté trop tôt ; il aurait été convaincu qu’il faisait fausse route, et il aurait perdu son temps : car l’illumination est soudaine et instantanée pour ainsi dire. Cette route ressemble ( en ceci seulement) au voyage au long cours dans lequel on ne voit pas la terre à moitié chemin ; mais on arrive, et l’on voit tout, à l’instant où on y pense le moins ; pesez bien les paroles du savant qui a fait qui a fait l’expérience. : On est tout étonné de voir qu’on sait la langue.
Que répondra-t-on à cela,
Je le sais d’avance. Le voici :

Que le fait est faux, que nous l’avons fabriqué pour le besoin de notre cause ; que ce M. Las Cases, qui s’appelait autrefois M lesage, n’est qu’un élève anonyme de l’Enseignement universel, ou que ce passage du mémorial est de notre fabrique.

Que, quand le fait serait aussi vrai qu’il est controuvé, il n’est pas encore concluant ; qu’une méthode ne se prouve pas par l’exemple d’un seul individu ; que nous n’avons pas d’autres faits, puisque nos élèves ont été refusés dans les universités du royaume.

    Souvenez vous bien de dire à vos élèves que l’argument le plus usité en rhétorique consiste à dire hardiment et effrontément le contraire de ce que l’adversaire soutient. Cela étonne le bon public : il faudrait qu’il se remuât pour vérifier. Mais il aime le repos.

    Cette rhétorique, je le sais, ne fera pas fortune parmi les honnêtes gens qui réfléchissent mais la masse ne réfléchit pas. Elle sera donc convaincue que nos élèves ont été rejetés à l’examen ; cela est imprimé dans un journal, et même daté : le moyen de refuser son assentiment à une assertion imprimée ! le piège est certainement bien grossier,mais la masse y donne tête baissée. Il serait bien impudent, dit-on, de nier un fait qui serait vrai : l’écrivain, quel qu’il soit est sans doute trop honnête homme pour s’abaisser à ce point.
Conclusion : le fait doit être faux.

    Mais voici un autre embarras : nous disons, nous imprimons aussi que le fait est vrai. Regardez bien, c’est de l’imprimé que vous lisez. Je signe ma déclaration et la voici : J’ai appliqué la méthode de l’Enseignement universel à des sciences que je ne connais pas ; les individus sont vivans, connus de tous les administrateurs du pays ; j’ai donné, en quelques mois, un état à des pères de famille ; j’ai comme fondé des bourses à plusieurs lieues de moi, pour la jeunesse pauvre et studieuse, qui veut travailler. Il est vrai, et je l’avoue sans honte, cela ne coûte rien à ma bourse, comme on l’a dit très élégamment ; il est vrai que je ne serais bon à rien si l’on ne pouvait servir ses semblables qu’avec de l’argent, puisque je n’en ai point. Je suis même forcé de refuser les lettres qu’on m’écrit sans être affranchies. Voilà ma déclaration.

    Les wallons ont besoin de savoir le hollandais, je leur ai offert de les aider à remplir, à cet égard, les intentions du gouvernement. Rien de si simple, rien de si aisé : réunissez vos académies, assemblez vos professeurs, entourez-vous de grammaires et de dictionnaires, écoutez, consultez tous ces oracles je ne m’y oppose pas. Je vous offre de vous diriger : essayez, n’essayez pas, peu importe ; mais ne dites pas que l’étude du hollandais est longue et pénible.

Rien n’est long par notre méthode.
Tout est long par la méthode de sept ans.


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