EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (I)

Publié le par Joseph Jacotot

On me dit que depuis dix ans, un homme a établi dans la Belgique un nouveau mode d’enseignement.

Je ne demande point quel est cet homme, d’où il vient, ce qu’il a fait, s’il a du talent, s’il est maniable ou souple, s’il est maniaque ou sage, etc., etc.

Si je procédais ainsi, j’agirais comme un sot.

Que ferai-je donc ?
De deux choses l’une : ou l’établissement dont on me parle n’excite pas ma curiosité, ou bien ce fait m’intéresse.

Dans le premier cas, je passe mon chemin et je vais à mes affaires ; dans le second cas, je vais droit au fait et je le regarde.

On me dit que, dans ce mode, on n’emploie pas de maîtres explicateurs.

Je ne ferai pas d’objection.

« On m’a toujours expliqué, donc doit falloir faut des explications ; toutes les sociétés ont des maîtres explicateurs, donc il doit falloir des explications.

Chez les peuples civilisés, il y a un chef de maîtres explicateurs, des instructions ministérielles pour diriger ces maîtres, des livres de commande, des inspecteurs pour surveiller les explicateurs, etc., etc, donc les explications doivent être nécessaires.

Les plus grands hommes ont employé la méthode explicatrice, donc les explications sont nécessaires. »

Je ne ferai point ces objections-là ! car je serais alors un imbécile. Mais j’irai droit au fait et je vérifierais si l’élève ne reçoit aucune explication.

On me dit que d’après ce mode, c’est l’élève qui donne des explications au maître qui l’écoute.

Je ne répondrais pas

« qu’un élève ne peut pas expliquer ce qu’on ne lui a pas expliqué, que de tout, etc., etc., « 

je retomberais alors dans ma bêtise de tout à l’heure ; je tâcherais de me tenir ferme pour ne pas sortir du sens commun qui me dit :

« Tais-toi, regarde, tu parleras après. Je me tairais donc, et j’écouterais les explications de l’élève.

On me dit que, d’après ce mode, l’élève apprend seul tout ce qu’on enseigne dans les écoles explicatrices. Je ne dirais point que :
« ce résultat est peu de chose », que « depuis longtemps les collèges et les universités d’Europe sont jugés » et que par conséquent « si le nouveau système ne produit que de semblables résultats, il n’est pas digne d’attirer mon attention. »

Si je parlais ainsi, je battrais la campagne. Je dirais donc plutôt :

« Vérifions si l’on fait sans explication ce qu’on a fait jusqu’à ce jour avec des explications ! »

(suite)

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