EXEMPLES DE MAUVAIS RAISONNEMENS (II)

Publié le par Joseph Jacotot

On me dit que le nouveau mode est beaucoup plus expéditif que l’ancien.

Je ne ferais point de prosopopée ; je n’évoquerais pas Cleinars, je ne crierais point à l’escamoteur, aux serres chaudes ! Je parlerais alors comme un petit nigaud.

Mais je compterais plutôt sur mes doigts et je vérifierais si le fait existe.

On me dit que les élèves obtiennent des résultats inconnus sur les bancs des écoles explicatrices.

Je ne dirais point que nos collèges sont bons, que les collèges de Paris sont meilleurs, que ceux de Londres sont excellens, et qu’il est impossible qu’on fasse vite et bien etc., etc..

Je parlerais alors comme un homme intéressé, et je craindrais qu’on me répondit en riant :

« Ah ! monsieur est explicateur ! »

Je ne discuterais donc point la possibilité, mais j’irais vérifier l’existence du fait.

On me dit que certains élèves font des choses que je suis incapable de faire ; que des enfans flamands écrivent, par exemple, mieux que moi en français.

Je ne dirais point d’un ton modestement amer, que cela ne prouve rien, je mentirais alors à mes prétentions.

Je ne dirais pas non plus qu’il faut être Pascal ou Bossuet pour écrire mieux que moi, et qu’un enfant ne peut pas écrire comme Bossuet ; je parlerais alors comme un feuilleton.

Je ne fâcherais pas du cartel, et je ne ferai pas dire dans les journaux, qu’on me propose un combat que je ne puis accepter sans déroger à ma qualité de littérateur distingué ; je ne chercherais point à faire croire que c’est mon âge qu’on insulte, car on peut être vieux sans savoir écrire en français. Et pour apprendre le français ou le violon, il ne suffit pas de prendre de l’âge ; je ne débiterais pas de pareilles sornettes.

Mais si je savais le français, fussé-je professeur, inspecteur, directeur, ministre ou grand-maître, j’irais trouver le bambin et je vérifierais s’il écrit mieux, aussi bien ou plus mal que moi, et j’en aurais le cœur net.

On me dit que ce mode est universel, applicable à tous les arts, à toutes les sciences.

Je ne parlerai point de panacée universelle, etc., etc. ; ce serait une platitude en bonne logique, quoique l’argument soit recommandé par tous les rhéteurs qui connaissent le faible de l’homme. Il y a eu un charlatan, deux charlatans, mille charlatans qui ont annoncé des remèdes universels. L’expérience à démenti leu prédiction ; et on a eu raison de dire
 « Cette panacée là n’est pas universelle. »
Je ferais comme suit :

Après avoir appliqué l’enseignement universel aux arts et aux sciences qui ont été enseignées d’après ce mode, je l’appliquerais à autre chose, et je verrais l’effet de la panacée.

Mais je ne dirais pas :

« il ne peut y avoir de remède universel pour les maladies du corps, donc point pour la maladie de l’ignorance. De même que le corps, etc. , de même les esprits, etc. »

Je parlerais alors comme un savant qui croit avoir tout vu.

Je vérifierais le fait et je dirais au fondateur :

« Ne vous en déplaise, voilà un cas où votre baume ne guérit pas. »

Le fondateur se tairait alors, ou bien il serait aussi bête que ses antagonistes.

On me dit que l’homme en question prétend qu’il croit à l’égalité des intelligences.

Je ne répondrais pas que s’il a tort sur ce point ; c’est une preuve que les élèves n’ont pas appris sans explication, à écrire mieux que moi en français. Je ne ferais point comme Diafoirus qui, part d’une opinion pour arriver à un fait.

Si les faits sont là, l’opinion de ce monsieur n’y peut rien.

Si les faits n’existent pas, je ne serai pas assez badaud pour apprendre l’explication de rien.

On me dit que le philosophe insulte tout le monde, qu’il ne respecte point les autorités, etc., etc..

Je ne répondrais pas que tout le monde l’insulte.

Une sottise ne saurait en justifier une autre.

Je dirais qu’il est impossible d’insulter tout le monde puisque tout le monde et rien c’est la même chose.

Quant aux autorités, c’est un fait qu’il faut vérifier, je ne parlerais point en l’air, comme quand on a le projet de déraisonner. Je demanderais le nom de la personne qui avait de l’autorité sur l’enseignement universel, et dont il a méprisé l’autorité. Je chercherais à vérifier s’il est vrai qu’il se soit dévoué pour obéir au roi, et s’il a rempli son devoir dans la circonstance dont on me parlerait. Et encore, s’il ne s’était pas conduit, dans cette circonstance, comme il aurait fallu pour faire triompher l’enseignement universel de ses ennemis. Je n’en conclurais rien contre ce mode d’enseignement.

Je dirais :

« Le fondateur est fou , s’il n’est pas pénétré de respect et de reconnaissance pour un roi que l’Europe révère, mais cela n’empêche pas que ce petit flamand écrive mieux que moi en français. Quand bien même il aurait insulté ceux qui ne l’avaient point insulté, cela m’est égal. Il n’y a pas sur toute la terre un seul père de famille à qui tous ces hors-d’oeuvre  ne soient parfaitement indifférens, dès l'instant que son enfant progresse de la méthode.
 Le fondateur est-il dans une hiérarchie sous le rapport de l’enseignement universel ? Sur quel échelon ? etc., etc.,

Qu’est-ce que tout cela me fait à moi qui suis Bavarois par exemple ?

Je veux savoir si le petit écrit mieux que moi, le reste ne me regarde pas. Et je laisserais les gobe-mouches déraisonner là-dessus à qui mieux mieux.

(suite)

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