Joseph jacotot E. U. Langue Maternelle : Géographie - Fin

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 192 à  195


DE LA GÉOGRAPHIE
Fin



    Non certainement, toutes les méthodes ne sont pas bonnes ! Ainsi, il n’y a pas de milieu, la nôtre est meilleure ou plus mauvaise : la raison dit qu’il faut changer ou rester en place ; que sept ans sont sept fois plus longs qu’un an, ou qu’un an dure moins que sept, comme il vous plaira ; mais la raison dit quelque chose.

    Qu’un père de famille dépense mille francs ou dix mille francs, c’est bien différent : décidez-vous mais ne dites pas que ces deux quantités sont égales. Que toutes les méthodes passées, présentes et à venir sont bonnes : cela ne ferait pas honneur à la méthode de nos pères, sanctionnée par l’usage de plusieurs siècles, si la première venue pouvait ainsi sans façon s’asseoir, à côté d’elle, sur le trône où elle règne, de temps immémorial, en dormant comme le roi de Cocagne.
    Les trônes ne se partagent point. Ils ne sont utiles même au repos des peuples que parce qu’un seul règne sans égal, sans compétiteur. Quand les empereurs étaient deux, le peuple romain souffrait de leurs divisions. On ne vit en paix que sous un seul.

    Que les hommes se donnent de peine pour accorder ce qui est avec ce qui serait raisonnable ! Cela est pourtant simple. Je vois ce qui  est, ma raison le condamne, et je ne l’approuve pas. Ma raison me dit aussi que cet état est invariable, et je m’y soumets sans murmure. Mais je ne suis point humilié d’être emporté par le torrent, et je ne veux pas non plus me donner niaisement l’air de le suivre par raison et après y avoir mûrement réfléchi. Je ne blâme rien : c’est du temps perdu ; je ne loue pas : je mentirais.

    Mais tout ceci est très difficile à comprendre quand on n’écoute pas. L’élève de M. Las Cases n’a pas tout vu, et pourtant il savait regarder, celui-là. Il n’a pas vu que cette méthode, qui l’enchantait, devait être universelle ; que toutes les méthodes le sont par leur nature.
    L’intelligence n’a qu’une manière d’être : elle applique la synthèse à tout quand il lui plait ; elle analyse tout quand elle veut : ce sont deux routes opposées mais universelles. L’une est quelquefois plus courte que l’autre. On va des rudimens à Corneille ; cette marche ancienne est appliquée par toute la terre à toutes les sciences.
    Nous allons de Corneille aux rudimens, et cette méthode est universelle et doit l’être. Quoi de plus simple ? Eh bien, il ne l’a pas vu. Et je me fâcherais que tant d’autres qui ne sont pas lui ne l’eussent pas deviné ? C’est pour le coup que je serais fou !

    Si on me demandait comment il n’a pas saisi  une chose si simple, je dirais : On ne voit que ce qu’on regarde sans distraction, et nous vivons entourés de distractions. Les passions nous aveuglent : celui-là est emporté par ses désirs bouillans ; un autre ne peut vaincre son opiniâtreté, tel individu est trop heureux, il se complaît dans sa situation qui absorbe toutes ses facultés morales ; il n’a que le temps de satisfaire les besoins du corps. Enfin il y en a qui sont malheureux, et c’est une terrible distraction que le malheur ! Que j’aurais honte de moi-même si j’insultais à cette distraction là.

    J’ai déjà annoncé que j’avais remarqué plus d’une fois combien il est difficile de se faire comprendre. Des élèves à qui j’avais recommandé de vérifier la géographie, avaient cru qu’il fallait chercher, sur la carte, tous les lieux, les villes et les fleuves dont il est fait mention dans leur livre ; en conséquence, suivant l’ordre de ce livre, ils cherchaient d’abord la position des lieux nommés dans la première page, et ainsi successivement. Ce travail était long et pénible.

    Il faut étudier la géographie dans l’ordre inverse. On jette les yeux sur une carte, on la lit, et on s’arrête à considérer la position exacte de chaque point qu’on connaît, mais dont on ignore la situation exacte sur le globe.

    De cette manière, il n’y a point de recherche, et on finit par tout connaître sans tâtonnemens.
    Par exemple, je vois un fleuve, et la carte m’apprend que c’est le Danube : je me rappelle ce que je connais sur ce fleuve, je le répète mentalement, l’histoire me rappelle la géographie et réciproquement.
   
C’est parce que, dans la vieille méthode, nous commençons sans cesse de nouvelles études, qu’il nous faut tant d’années pour savoir peu de choses.

    Qu’on ne s’étonne point si je parle si souvent, et presque toujours dans les mêmes termes de la supériorité de l’Enseignement universel. C’est un fait qui a été nié, et que je crois devoir affirmer en faveur des maîtres à qui j’aurais nui, au lieu de les servir, si  le succès pouvait être contesté. Autrement, et ne  songeant qu’à moi, je garderais le plus profond silence sur ces criailleries. Je n’attache aucune importance à tout cela. Le public n’a eu connaissance des résultats que lorsqu’il est devenu de l’intérêt personnel des Belges de les annoncer aux pères de famille.


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