Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE LA CHRONOLOGIE - 2

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 199 à 201



DE LA CHRONOLOGIE
Deuxième partie



    Apprenez votre livre ; tout y est, les vices, les vertus. Tout est dans tout. Celui-là était de notre avis, et il le portait jusqu’à l’exagération, qui disait : Donnez-moi une ligne d’écriture d’un homme et je le ferai pendre.
    Racontez-moi une phrase de la conversation de qui vous voudrez, j’y trouverai tout ce qu’il vous plaira à force de l’interpréter de mille manières.
   
    Tout fait allusion à tout quand on veut. Le lecteur fait toujours la moitié des frais de l’esprit de l’auteur ;  il fait quelquefois tout le mérite de l’ouvrage, dit, à peu près, Bossuet en parlant de ses auditeurs.


    C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les pièces qui fourmillent d’allusions finissent par devenir insipides. Il faut sans doute que l’esprit de l’auditeur  travaille ; ce n’est pas tant ce que l’auditeur dit que ce que le lecteur en pense qui nous instruit et nous attache ; mais on aime la liberté, on veut penser à son gré ; et l’écrivain qui ne parle que par allusions et par allégories nous mène trop ; il ne nous laisse pas aller nous-mêmes.  Nous sommes, pour ainsi dire, passifs : c’est une énigme dont tout le monde sait le mot et qui n’a rien de piquant pour personne.

    Au contraire, quand la peinture qu’on met sous nos yeux ne nous offre, par allusion, l’image d’aucun temps ni d’aucun lieu en particulier, chacun de nous reconnaît un personnage différent ; nous imaginons même, suivant la disposition de notre âme, des objets divers dont il nous semble lire successivement la description. Un  seul tableau de cette espèce tient lieu d’une galerie complète de portraits, dont la ressemblance nous frappe davantage à mesure que nous regardons plus long-temps.

    Ce n’est donc pas tel homme, c’est l’homme qu’il faut montrer.

    Je ferai moi même les allusions ; mais si le voile est trop transparent, je n’aurai plus le plaisir de deviner. Quand on lit Racine, et qu’on le comprend, on est tenté de croire que les autres n’y voient pas ce que nous y découvrons nous mêmes ; c’est une satisfaction dont on est jaloux, parce qu’on se croit en possession de cette découverte : on le croit si bien qu’on s’empresse d’en faire parade. Nous sommes tous en cela un peu comme Gygès. 

    Mais  c’est surtout le caractère distinctif des rhéteurs ; c’est le métier de ces gens qui ne sauraient pas faire le tableau d’un événement tragique mais qui, sur les places publiques, arrêtent les passans pour leur en montrer les détails avec une baguette. Nous leur disons, nous, comme Alceste à Oronte : Nous verrons bien.


Dites donc à vos élèves qu’ils regardent.

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