Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De L'Arithmétique - 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 205 à 209




DE L'ARITHMÉTIQUE

Première partie



    La langue des mathématiques nous est encore absolument étrangère : il est temps d’en apprendre les élémens. Il faut étudier les mathématiques, comme nous étudions la langue maternelle, pendant toute notre vie : la méthode est toujours la même, comme je le ferai voir.

    Un géomètre qui connaîtrait la marche que nous avons suivie pour l’étude du français, imaginera facilement la route qu’il faudrait suivre pour apprendre les mathématiques. Tous ceux qui ont été admis à l’école polytechnique se rappelleront que c’est ainsi à peu près qu’ils ont étudié. Plusieurs d’entre eux ont acquis, en un an, beaucoup plus de connaissances qu’on ne peut en acquérir en suivant la vieille méthode qui, divisant et subdivisant sans cesse les études sans rien répéter, dirige lentement vers le but où l’on n’arrive jamais. Tel élève qui a eu tous les prix du collège en mathématiques, ne sait pas, quelques années après, un mot de ce qu’il a vu. Voilà les faits ; l’épreuve et la contre-épreuve ont été répétés. N’importe, on s’en tient à l’ancien usage : nous avons déjà dit pourquoi.

    Il n’est pas question ici d’enseigner les mathématiques ; ce sera un sujet à part : il s’agit seulement de préparer l’élève à les apprendre un jour, en lui donnant quelques connaissances  positives et ineffaçables qui serviront de fondement solide à toutes celles qu’il acquerra seul par la suite.

    Comme tous les hommes ont tous des prétentions à la supériorité, les géomètres méprisent les littérateurs. Ils insultent à leur ignorance, que j’ai entendu appeler  crasse dans une certaine académie. L’expression n’était pas polie, mais elle est vraie. Un littérateur ignore pour l’ordinaire tout ce que sait un élève de l’école polytechnique, et ce n’est pas peu dire. De leur côté, les littérateurs plaisantent des plaisanteries un peu lourdes des géomètres ; et comme ils parlent mieux la langue que les algébristes et que c’est dans cette langue que cette grande question s’agite, les littérateurs font rire aux dépens de leurs adversaires.

    Cette rhétorique qui rit n’a certainement rien de commun avec la raison, mais elle remporte aisément la victoire sur la fâcherie méprisante des géomètres. Quand Jupiter se fâche, on dit qu’il a tort ; cela est vrai : mais Jupiter qui rit a-t-il donc raison parce qu’il rit ? Rire et se fâcher sont des mouvements convulsifs : ce sont deux maladies passagères. Il est plus agréable de rire que de se fâcher ; mais l’un ne prouve pas plus que l’autre qui a tort ou qui a raison. Ce sont pourtant les deux grands argumens de la rhétorique. Un géomètre a dit que la rhétorique est l’art d’avoir raison quand on a tort. Ce géomètre-là n’a dit que la moitié de la vérité. La rhétorique est l’art d’avoir raison dans tous les cas, soit qu’on ait tort, soit qu’on ait raison. Socrate était accusé de donner à l’erreur les apparences de la vérité ; il était aussi accusé d’être l’ennemi des sophistes.

On accuse de tout un homme qui vit.

    Il y a entre un homme et un homme le même état de guerre perpétuelle qui existe, comme dit Buffon, entre un coq et un coq. Mais le coq ne connaît point sa sottise, et c’est en cela qu’il nous est inférieur.

    La vérité est, selon moi, que Corneille vaut bien Newton et réciproquement. C’était aussi l’avis d’un grand géomètre. J’ajoute seulement que nous sommes tous nés pour être Corneille ou Newton par l’intelligence. Nous avons tous la faculté mais nous ne faisons pas tous : voilà la différence. Cette différence est aussi réelle, aussi positive, quoiqu’elle n’existe qu’en fait, que si elle dérivait de la nature ; et comme nous ne jugeons du prix des choses que par notre intérêt, peu importe aux hommes que je puisse leur rendre service si je ne le fais pas ; que je puisse découvrir des vérités si je ne découvre rien ; que j’aie de l’esprit si je n’en montre point, enfin, que j’aie pu apprendre à les attendrir quand je les fais rire à mes dépens.

    Les  hommes diffèrent et différeront toujours en fait, comme si leur nature était différente.
    Buffon qui a dit que  Le génie est dans la patience a dit aussi:  Il y a plus de distance de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête.

    Que les citateurs des grands hommes se tirent de là comme ils le pourront.

    Nous n’avons pas tous les mêmes goûts, les mêmes dispositions, c’est à dire la même volonté ; mais le plus petit enfant a autant d’intelligence qu’Archimède homme. Cet enfant est entouré d’objets qui lui parlent, tous à la fois, des langues différentes ; il faut qu’il les étudie séparément et dans leur ensemble ; elles n’ont aucun rapport et elles se contredisent souvent. Il ne peut rien deviner de  tous ces idiômes que la nature offre en même temps à son œil, à son tact, à tous ses sens.

    Il faut qu’il répète souvent pour se rappeler tant de signes absolument arbitraires. Il fait qu’il étudie tous les objets pour savoir ce que son palais, son oreille en doivent attendre.  Ces signes sont arbitraires car ils dépendent de notre organisation, qui pourrait être autre si Dieu l’eût voulu. Alors, la nature restant ce qu’elle est, et notre âme aussi, nous comprendrions encore la nature comme nous la comprenons aujourd’hui : cependant, toutes ces langues seraient changées.



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