Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 2

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 209 à 212




DE L’ARITHMÉTIQUE
Deuxième partie




    Si ce que je dis est vrai, que d’attention ne faut-il pas pour apprendre tout cela ? Cependant, tout le monde le sait ; on le voit, et on conteste à l’homme son intelligence !

    Dès que la volonté cesse avec le besoin, l’intelligence se repose : nous paraissons sourds et muets, et l’on nous prend pour des idiots. Ce que nous avons fait n’est-il pas une garantie suffisante de ce que nous pouvons faire ? Est-il besoin de protubérance pour expliquer toutes ces variétés ? Quand je regarde, je vois ; quand je suis distrait, je ne vois plus, précisément comme si je n’avais pas la protubérance. Mais, dit-on, la protubérance est la cause de la disposition à regarder à droite plutôt qu’à gauche, et ce n’est ici d’ailleurs qu’une dispute de mots : qu’importe que je manque d’esprit ou de volonté, puisque le résultat sera le même ?

    Il importe beaucoup de se décider pour l’une ou pour l’autre opinion quand il s’agit d’instruire ; car le protubérant, tant qu’il reste dans sa protubérance, suit son instinct, c’est-à-dire son génie. Il n’a pas besoin de vos conseils pour faire des découvertes, pas plus qu’un chien truffier pour déterrer des truffes. Si vous voulez au contraire le conduire sur une autre route, impossible ; il n’a pas cette protubérance là : tous vos efforts seront inutiles.

    Mais si vous supposez le principe labor improbus omnia vincit ; si vous supposez avec moi que l’homme peut se vaincre lui-même ; si vous croyez que les goûts et la volonté changent : vous ne chercherez point à faire des petits Molières » comme dit le  Journal de Paris. Vous ne donnerez point d’esprit à vos élèves ; vous tâcherez de leur donner de la volonté.

- Mais alors, dites-vous, la volonté donnée est donc votre méthode, puisqu’avec la volonté, comme avec la protubérance, le reste va tout seul ?

- Point du tout : la volonté qu’on a suffit certainement ; mais la volonté acquise par les efforts de la raison est une vertu. On a besoin d’être encouragé, soutenu par l’espoir d’arriver promptement. Or l’ancienne méthode est décourageante en cela qu’elle nous donne l’espérance d’arriver en sept ans ; et, comme dit Oronte :


… Souvent on désespère
alors qu’on espère toujours.


    Je cite souvent le Journal de Paris, non pas que son mépris m’affecte plus vivement que celui de tout autre : on sent bien que je ne mens pas, si je crois que j’ai autant d’esprit qu’un autre. Le dédain de qui que ce soit doit me faire rire et non pas me fâcher. Mais le journal de la capitale d’un peuple où presque tout le monde montre tant d’esprit me paraît être le représentant naturel de tous les antagonistes de mon système.

    Ne perdez donc pas votre temps à lire les journaux ; mes amis me loueront, mes ennemis me blâmeront : la masse ne saura seulement pas s’il y a une méthode par laquelle elle pourrait cesser d’être masse, si elle pouvait le vouloir. Mais quoiqu’elle soit composée d’hommes comme moi, j’ai une volonté, et il n’a pas été donné aux masses, aux assemblées, à la plus petite corporation d’avoir une volonté. Quand on me parle de la volonté d’une masse, cela me fait rire ; mais je n’empêche pas qu’on y croie.

    Revenons à des individus, songeons à nos élèves, à chacun d’eux en particulier, et faisons voir que la méthode de l’Enseignement universel est applicable à l’étude de l’arithmétique.



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