Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - Paragraphe 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 212 à 220




DE L'ARITHMÉTIQUE

Troisième partie
Paragraphe Premier




   

    Il y a, comme on voit, dix chiffres, c’est-à-dire dix mots simples dans la langue en arithmétique pour écrire tous les nombres. Ces signes sont absolument arbitraires : ils sont les élémens d’une langue étrangère à la langue maternelle ; ils forment une espèce de pasigraphie. Chaque peuple a deux langues pour calculer : il dit un, il écrit 1, neuf, et écrit 9, plus +, moins -.
   
    Ainsi, l’arithmétique est, par rapport à la langue française, ce que la langue écrite est à la langue parlée en Chine, ou encore ce que la langue du blason est aux signes de ces mots dans les armoiries. Les mots écrits ne conservent aux yeux aucune trace de la ressemblance que l’oreille saisit quand on les entend prononcer.

    Les chiffres font partie des radicaux de la nouvelle langue. Tout cela s’apprend dans le premier livre qui tombe sous la main. Il ne faut que des yeux et de la répétition. Je parie que dans la foule, il se trouvera quelqu’un qui va dire gravement : Mais celui qui n’aurait pas d’yeux ne verrait pas ; et puisqu’il y a des hommes qui manquent de ce sens, pourquoi n’en trouverait-on pas qui n’auraient pas d’intelligence ?
    Je répondrais bien à l’objection : ce que vous venez de dire, n’est pas un bon raisonnement : cela peut-être, dites-vous maintenant. Mais je croyais que vous prétendiez tout à l’heure que cela était. Comparaison n’est pas raison ; tout le monde le sait. Sganarelle lui-même le savait bien quand il dit :

Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d’étude
Une comparaison qu’une similitude.

    L’argumentateur le sait donc aussi ; et c’est par distraction qu’il a dit : nous n’avons  pas tous les mêmes organes, donc nous n’avons peut-être pas tous la même intelligence, et, enfin, donc nous n’avons pas tous la même intelligence.

    Je crois, par les raisons que j’ai dites, que Dieu a créé l’âme humaine capable de s’instruire seule, et de distinguer sans maître tout ce qui nous entoure ; je vois que la chose se passe ainsi dans le principe ; puis, on s’arrête  quand on n’a plus besoin, quand on n’a plus la volonté d’avancer : je le vois bien aussi.
    Je comprends que le défaut d’attention suffit pour m’expliquer cette différence et je m’en tiens là. Mais franchement, dira-t-on, en êtes vous sûr comme de deux et deux font quatre ?
    Belle question ! Si j’en étais sûr, vous le seriez aussi, et il n’y aurait point de dispute. Permettez que je vous demande à mon tour : Êtes-vous bien certain que la chose se passe réellement comme vous dites qu’elle pourrait être ?

Cinq  et quatre font neuf ; ôtez deux, reste sept.

    Ce passage de Boileau n’est sujet à aucune contestation. Cicéron, qui ne partage pas toujours l’avis du poète, comme nous l’avons vu, pensait comme lui, sur la propriété de ces cinq nombres. Faut-il croire Cicéron ou Boileau ?  Voici mon avis : «  Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » dit Boileau ; je n’ai donc qu’à bien concevoir, et tout est dit. Or, si je n’ai pas d’esprit, je n’en apprendrai jamais, et je ne concevrai jamais ; je ne parlerai pas bien, mais ce ne sera pas ma faute.

    Ecoutons Cicéron maintenant : Vous avez beau concevoir, si vous n’apprenez pas la langue, vous ne la devinerez pas.

    Je prétends qu’il faut donner cette maxime aux élèves, qu’elle est plus utile que l’autre.

    Vous voyez bien que si j’entre dans tous ces détails, c’est pour vous prémunir contre les artifices oratoires de la vieille méthode. On vous dira encore qu’il faut donc de la foi. Quel est le maître qui n’a pas besoin de la confiance de son élève ? Dans la méthode de sept ans, on peut, à la rigueur, argumenter avec son maître tout le long du chemin : on arrivera toujours à force d’années. Chez nous, il faut de la docilité et de la persévérance, et la route est bientôt faite.  Cependant les amateurs du chemin des écoliers pourraient encore être satisfaits chez nous ; il n’y a pas un élève qui ne puisse traîner sur nos bancs pendant sept ans comme au collège : chacun son goût.

    Non seulement on trouve qu’on va assez vite dans les collèges, mais encore on se demande gravement à quel âge il faut faire commencer les enfans ? Les fatiguera-t-on si jeunes ? Le bel âge va se faner  dans la sécheresse de l’étude : cette tendre leur sera noyée dans les larmes. Tel est le langage de la sollicitude maternelle. Le médecin, d’après ses principes, ou même ne consultant que les alarmes de la mère, et simplement pour lui plaire, prononce que l’étude est fatigante et nuisible à la santé :
De même que le corps a besoin d’un  exercice modéré, mais continuel, de même l’intelligence a besoin d’un repose absolu pour se développer. Le corps s’affaiblirait sans mouvement ; mais l’inaction nourrit l’intelligence, qui s’userait avant l’âge par la pensée. De même qu’un estomac apprend à digérer les alimens en les digérant, de même le cerveau ne devient capable de bien digérer la pensée qu’en ne digérant rien du tout. L’enfant est trop jeune pour penser : s’il pensait à cet âge, il ne pourrait plus penser étant homme. Tous ces petits prodiges sont des sots dans l’âge mûr ; j’ai vu, dit un philosophe, un virtuose de sept ans, il jouait fort mal du violon à vingt ans. Le talent acquis dans l’enfance fait avorter le talent à venir ; de même,  l’esprit que l’on a trop tôt gâte celui qu’on aurait eu plus tard. Il faut que votre cher enfant se repose.

Il n’y a point de mère qui ne dise : C’est évident.  

    Ce n’est donc point aux mères mais à vous que je m’adresse ; à vous qui avez vu les plus petits enfans faire les réflexions que nous faisons nous-mêmes. Je ne crois pas seulement qu’on puisse réfléchir à tout âge, mais je crois qu’on le fait. La pensée est la vie de la raison, comme l’espérance est la vie du cœur. Sans la pensée il n’y a pas d’homme, il n’y a qu’un animal : or l’enfant n’est pas bête ; car il entend ce qu’on dit et ce qu’il dit lui-même. Si on prétendait que c’est bien asez pour lui de penser à s’instruire des qualités de ce qui l’entoure, sans le forcer à penser à autre chose, je concevrais ce langage. Mais soutenir que l’enfant est incapable de réflexion, c’est nier l’évidence.
    Il est vrai qu’on m’a dit un jour qu’à cet âge, le raisonnement n’était que machinal. J’avoue que je ne comprends pas plus le raisonnement machinal que la pensée digérée d’un médecin célèbre.

    Un enfant connaît, aussi bien qu’Aristote, le passé, le présent, le futur. Il connaît ces trois parties du temps, puisqu’il ne les confond jamais ni quand il parle ni quand il écoute. Or, connaître n’est autre chose que distinguer. Il ne dira pas ce que c’est que le temps ; et quel philosophe le dirait d’une manière satisfaisante  pour tout le monde? Nous disputerions éternellement là-dessus. Cependant nous ne confondons l’idée du temps avec aucune autre, et voilà ce que l’enfant fait aussi bien que nous : il ne dit pas plus mal, car il ne dit rien. Et nous ferions bien de l’imiter en cela.

    Je crois donc que César enfant pensait comme César au bord du Rubicon. Je ne crois pas que la pensée se développe peu à peu. Le petit César pensait aux bonbons et le grand César aux couronnes ; mais la pensée ne varie point avec son objet. Il faut apprendre bien des faits, que rien ne peut nous faire deviner, avant de savoir ce que c’est qu’une couronne.

    La cause de l’erreur commune ( si ce n’est pas moi qui me trompe ) ne viendrait-elle pas de ce que nous confondons la pensée, qui nous est naturelle, avec l’expression de cette pensée qui est une acquisition et une habitude que l’exercice seul peut donner?

    Or, pour parler, il ne suffit pas de remarquer ; il faut remarquer qu’on remarque, se le dire à soi-même, se parler tout bas pour apprendre à parler tout haut. Remarquer qu’il y a un passé, un présent un futur, est le propre de tout homme. On reste là parce qu’il n’en faut pas davantage dans le commerce ordinaire de la vie. Mais s’il me survient un nouveau besoin, comme le désir de me distinguer, je n’ai qu’à remarquer que tout le monde sait qu’il y a un passé, un présent, un futur ; que cela fait trois temps, que le premier exprime telle idée, et le second tel autre ; et me voilà grammairien, c’est à dire exprimant en français ce que je savais bien avant de m’aviser de le peindre aux yeux avec des caractères de convention qui n’ont aucun rapport avec la pensée qui existe avant tous les caractères, et indépendamment de toutes les langues.

    Je sais bien qu’on a dit qu’on ne pense pas sans le secours des langues. Mais j’avoue que je ne comprends pas encore cette locution vicieuse. Des signes sont l’objet, mais non pas l’aide de ma pensée. Des caractères écrits me font penser, et je pense quelquefois que j’ai déjà pensé cela.

    Voilà qui soulage ma mémoire. Ce qui est écrit est sans cesse à ma disposition ; j’y reviens quand il me plait : plus je regarde la même chose, plus j’y découvre de détails nouveaux. Mais rien n’aide ma pensée ; je pense parce que j’existe, et je n’oublie pas mes pensées qui  deviennent ainsi la source intarissable de pensées nouvelles, si je répète sans cesse le livre que j’ai adopté.

    Mais enfin, prenez dans toutes ces querelles, le parti qu’il vous plaira. Faites répéter sans cesse, 0, 1, 2, 3, etc. : voilà ma méthode.


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Le bateleur 09/03/2007 10:36

Cicéron ! Apprendre la langue avant tout concevoir n'est possible qu'après il est génial ce Jacototet dire que cela fait des années qu'en mathématiques on cherche à concevoir (donner du sens dans la tête de l'enfant ... contre lui sa passivité ou sa réaction)au lieu d'apprendre la langue.