Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - paragraphe deux/ 1

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 220 à 224


DE L'ARITHMÉTIQUE
Troisième partie
Paragraphe deuxième / 1



    Quand l’élève connaît les dix premiers chiffres, on continue ;

- Y a-t-il rien de plus niais que cette leçon ? Quel fruit peut-on espérer d’une aussi sotte culture ? Est-ce là cette méthode expéditive ?

- Oui, sans doute. On ne peut pas aller plus vite qu’en avançant lentement. A la guerre on fait des conquêtes avec toutes ses forces, mais on ne les conserve qu’avec une partie de ses forces ; il en est de même dans les sciences : lorsqu’on commence à apprendre, l’attention est entière ; mais plus on avance, plus elle se partage ; ce qui suit nous  distrait de ce qui nous précède, et la conquête qui nous avait tant coûté nous est ravie ;

    Allons donc lentement, c’est à dire répétons sans cesse. On  m’a demandé par où il fallait entrer dans le domaine des sciences. Comme elles sont sœurs, comme Tout est dans tout, c’est une courbe fermée qui ne commence et ne finit nulle part dans l’Enseignement universel. Cette courbe aura, si l’on veut, des points singuliers.  Mais elle n’est jamais brusquement interrompue. Au surplus, cessons ce langage inconnu et hors de propos. Je pense, comme on l’a vu dans la leçon qui précède, que faire raisonner un enfant, c’est lui faire faire ce qu’il fait par sa nature. Il peut s’ennuyer de porter son attention sur tel objet plutôt que sur tel autre ; c’est alors, mais alors seulement qu’il se fatigue : vous le punirez, il s’aigrira, restera ignorant, et sera devenu maussade.

    Voilà pourquoi la question que nous agitons est très importante, quoiqu’elle s’éloigne du but de nos établissemens, organisés pour donner à tous une instruction commune et uniforme.


    Mais un père riche, qui ne serait pas distrait de l’amour de ses enfans par l’amour de la fortune, pourrait, d’après nos principes, instruire lui-même son fils. C’est dans ce cas que la solution : par où faut-il commencer, devient intéressante. Je commencerais, moi, par l’étude des mathématiques, si l’enfant le voulait. Je tâcherais de lui faire vouloir ; j’irais si lentement, je répéterais tant qu’il ne pourrait ni s’ennuyer ni se fatiguer : l’ennui serait pour moi seul, si un père s’ennuie avec son fils.

- Mais si j’ignore les mathématiques,

- Hé bien donnez un maître à votre enfant, puisque vous ne m’avez pas compris. Je vous ai déjà dit qu’on enseigne ce qu’on ne sait point quand on le veut. Comment se fait-il que vous ayez continué la lecture de ce livre avec vos yeux jusqu’à cette page si votre esprit est resté en arrière,

    J’enseignerais d’abord les mathématiques parce que c’est ce qu’il y a de plus long à apprendre, et, par conséquent, de plus difficile à retenir. Quiconque a vécu dix-huit à vingt ans sait tout ce qu’il y a dans la littérature. Voilà pourquoi je dis à mes élèves : Venez, que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre. C’est une grande connaissance que celle-là. Connais-toi toi-même, c’est tout.

    Dans les autres sciences, et en mathématiques surtout, c’est autre chose. Il s’agit de faits dont nous n’avons jamais été les témoins. Dans ce sens, les géomètres ont raison de croire qu’ils sont plus savans que les littérateurs ; ils ont tort seulement d’en être fiers ; car il n’y a pas pour cela de supériorité de l’intelligence. L’enfant peut donc rester toute sa vie étranger aux sciences, tandis qu’il saura toujours la littérature sans s’en douter, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Les littérateurs ont essayé d’élever un édifice de la littérature ; mais ils se sont bien gardés d’en éclairer l’entrée : nous aurions de suite reconnu tous les matériaux, et le prestige eût été dissipé.

    On nous conduit à Corneille par les déponens et les supins ; cette route se fait à reculons et dans d’épaisses ténèbres ; le temps que nous perdons à arriver de l’inconnu au connu, ce temps, dont l’ennui compte en baillant tous les instants, nous persuade que nous marchons quand nous ne faisons que piaffer.  Enfin le voile tombe. Nous voyons, ou plutôt, nous revoyons la lumière. Heureux encore quand nous la reconnaissons, et que nous ne croyons pas avoir fait une découverte ! Si nous le pensons ainsi, nous recommandons les supins et barbara ; si nous ne sommes pas dupes de la science postiche du grammairien, nous recommandons encore les déponens. Pourquoi mon voisin n’en serait-il pas ?…

Plus on est de fous, plus on rit.

D’ailleurs, c’est l’attrape-vilain de nos pères.

    En mathématiques, la marche est directe ; on ne trouve jamais que de l’inconnu, c’est –à-dire, du nouveau sur toute la route, et cette route est infinie.
   
    Vous commenceriez donc par là, même dans l’éducation commune, si on vous encourageait. Mais, comme je viens de dire pourquoi on ne vous encouragera pas, continuez à faire des miracles, et dites à vos élèves : Vous voyez bien que vous savez tout cela. Ils répondront que oui et ils auront gagné sept ans. On criera, ils riront, et leurs pères aussi. Cela ne prendra pas ; mais pourvu que vous viviez d’une profession honorable, qu’importe qu’elle ne soit pas honorée?

    Quand  on vous appellera charlatans, vous voyez bien que vous pourrez dire tout bas des architectes du vieux labyrinthe :  Quid rides, fabula de te narratur. Et contentez-vous du témoignage de votre conscience. Mais un père indépendant ferait bien de commencer par les mathématiques.



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