Lettre au roi

Publié le par Joseph Jacotot

Sire !

J’ai eu l’honneur d’avoir une entrevue avec Son Altesse Royale le Prince Frédéric. Voici l’analyse de ce que j’ai dit dans cette circonstance solennelle.

1° L’enseignement universel est un bienfait.

2° Il se répandra peu a peu et sans bruit sur toute la terre dans l’intérieur des familles.

3° La propagation rapide et éclatante ne peut être dû qu’à un Roi qui ne redoute point les lumières.

4° La vieille méthode est une niaiserie abrutissante pour les choix des matières qu’elle enseigne, comme les procédés qu’elle emploie.

5° Tous les grands hommes ont fait eux-même, sans le savoir, leur éducation par l’enseignement universel.

6° Un Souverain qui doute de ces vérité ne doit point songer à établir l’enseignement universel.

7° Un Souverain qui serait convaincu de l’efficacité de l’enseignement universel, peut, sans bouleversement et sans frais, l’établir dans son Royaume, tant dans le civil que dans le militaire.

8° Cet établissement ne sera pas durable car le genre humain appartient à la vieille méthode, comme à tout autre préjugé.

9° La gloire de la publication d’un tel bienfait serait personnelle et durable pour le Souverain.

10° Si donc un Souverain étranger croyait avoir besoin de moi, je commencerai pas écarter les conseillers de la vieille méthode, en demandant pour eux une place plus élevée et mieux rétribuée, (ce n’est pas un crime d’être ennemi de l’enseignement universel).

11° Je ne voudrais point d’autres intermédiaires, entre la puissance et moi, que ceux que j’indiquerais au Souverain.

12° Je n’aurais ni titre, ni argent pour récompense, puisque l’enseignement universel est un bienfait absolument gratuit de ma part.

13° On ferait ce que je dirais, tout ce que je dirais, rien que ce que je dirais, et la responsabilité pèserait sur moi toute entière. Je ne demanderais rien ; au contraire les intermédiaires me demanderaient ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, pour proposer le tout au Souverain. Je serais considéré, non pas comme un fonctionnaire qu’on emploie, mais comme un philosophe qu’on croit avoir besoin de consulter. Enfin l’établissement de l’enseignement universel serait considéré, pour un moment, comme la principale et la premier de toutes les affaires du Royaume.

14° Si le Souverain étranger, dans l’incertitude, désirait faire des essais, je lui conseillerais (dans son intérêt) d’essayer avec mes disciples et de me réserver pour le moment décisif.

15° Ce moment venu, je refuserais toute coopération si l’on ne se décidait pas à agir publiquement et avec l’éclat ordinaire pour la manifestation de la volonté suprême.

16° Je dirais à ce Souverain étranger : je n’ai pas besoin d’un établissement passager de sa nature. Le bienfait est à jamais dans les familles ; il circule déjà dans le Royaume. Si vous protégez l’enseignement universel, il prospèrera, si vous le persécutez, il prospèrera d’avantage : tous les hommes peuvent apprendre par eux-même ; les salariés explicateurs auront beau rugir contre cette émancipation universelle ; quelques esclaves auront beau préférer la turpitude de leur esclavage, cela m’est égal, et je ne veux combattre ni l’orgueil, des uns ni les bassesses des autres. Ce qui est dit est dit ; je veux qu’on le sache, mais peu m’importe qu’on le croie.

17° Mais si le Souverain que je me suis choisi voulait m’essayer, je ne regarderais point à ce qu’on exigerait de moi, fut-ce d’être maître d’école. Il n’y a rien de bas dans l’instruction aux yeux de la raison, encore moins aux yeux de la reconnaissance ; mais je ne serais responsable de rien.

Vous donc, Sire, qui êtes le Souverain de mon choix, vous venez de lire au fond de mon âme : confiance entière et responsabilité, ou obéissance passive sans responsabilité. Que Votre Majesté juge si je mérite toute sa confiance. Qu’Elle me trace mes devoirs, je suis prêt à tout. Que Votre Majesté me fasse savoir qu’elle n’imputera point les résultats à l’enseignement universel, cela me suffit.


J’ai l’honneur etc.
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