Lettre à son Altesse Royale le Prince Frédéric des Pays-Bas, le 17 Octobre 1827 - DISCOURS prononcé par J. JACOTO, fondateur de l’enseignement universel, à l’occasion de l’installation de l’école norm

Publié le par Joseph Jacotot

Messieurs,

Depuis que le bienfait de l’enseignement universel s’est répandu dans les familles, quelques gouvernemens, m’ont fait demander des renseignements sur les moyens d’appliquer notre méthode à l’ordre social.

J’ai toujours répondu qu’une pareille tentative n’aurait aucun succès, si l’on prenait conseil de ceux qui, par fonction ou par état, dirigent l’ancien système ou en profitent. Ces personnes-là, en effet, peuvent être dupes de leurs préventions, sans le savoir, et sacrifier la vérité à leurs intérêts. L’homme est si fragile quand il s’agit des honneurs ou de l’argent !

J’ai depuis longt-tems annoncé, dans mes écrits, que je ne refuserais point mes conseils à ceux qui les réclameraient, à condition que ce serait gratuitement, sans titre, sans place, sans argent. J’ai toujours dit que l’établissement de notre méthode me paraissait impossible, tant dans le civil que dans le militaire, à moins que les ministres ne fussent disciples de l’enseignement universel, ou que les disciples de l’enseignement universel ne fussent ministres : il faudrait que les précepteurs des enfants des Rois fussent tirés de nos écoles et pénétrés de nos principes. Voilà ce que j’ai répondu aux demandes qui m’ont été faites de la part des plus Augustes Personnages.

Or, messieurs, vous jugerez, comme moi, que ces conditions, qui me paraissent indispensables pour assurer le succès de l’entreprise, doivent paraître aux yeux de tous ceux qui croient à l’inégalité des intelligences, ridicules, absurdes et presqu’insolentes. Quant à moi, je crois à la nécessité de ces préliminaires, et je l’ai dit.

Cette défiance, peut-être excessive de ma part, m’a été inspirée par un spectacle bizarre et qui dure depuis la fondation de l’enseignement universel dans ce Royaume.

Des savants de tous pays, de toute corporation, de toute arme, et même de tout âge et de tout sexe, s’expliquent chaque jour familièrement sur notre méthode. Celui-ci en conteste, ou en critique les résultat ; celle-là en désapprouve sérieusement les principes. Dans cet état de choses, appellerais-je d’un arrêt rendu à la presqu’unanimité des suffrages ? entre tant de juges, qui se croient également éclairés, comment reconnaître ceux qui sont de bonne foi ? comment les corrompre, puisqu’ils sont intégrés ? et, ce qui n’est guères plus facile, comment ramener ceux qui sont de mauvaise foi, si, par hasard, il s’en trouve quelques’uns ?

Voilà, messieurs, une partie des raisons qui ont dicté ma réponse officielle : un tel essai ne réussira point.

Cependant un Roi que les peuples étrangers envient à son peuple, un Roi qui n’est jamais content du bien qu’il a fait lorsqu’il a l’espérance d’en faire encore d’avantage ; un Roi, ami des lumières, n’a point reculé devant tant d’obstacles. Sa grande ame ne peut croire à l’intrigue, ni à la bassesse ; mes craintes Lui paraissent exagérées ; et Il espère que l’obstination des préjugés cèdera enfin à des expériences mille fois répétées.

Messieurs les officiers ! l’école normale de l’enseignement universel pour l’armée a été fondée dans ces vues bienfaisantes ; et vous avez été envoyés près de moi pour être instruits dans notre méthode.

Déjà vos premiers essais, ont été vérifiés, à l’improviste, par des hommes dont les talents sont incontestables. Ces chefs, distingués dans la hiérarchie militaire, n’ont point désapprouvés les résultats que vous avez obtenus ; mais ces résultats (pas plus que ceux que l’ont montre depuis neuf ans) ne paraissent pas suffisans pour rassurer sur l’avenir ; et la seconde école normale, que nous installons en ce moment, a été ordonnée d’après nos prières.

J’ai été consulté sur votre demande. J’ai rendu, comme je le devais, témoignage à votre zèle que je viens encourager. Quoique je ne partage point votre espérance, vous savez que je suis prêt à vous donner l’exemple du dévouement et à vous aider de mes conseils.

Permettez-moi donc, messieurs, de vous faire une observation.

Raison ou préjugé, c’est un fait que les disciples de l’enseignement universel rencontrent beaucoup d’antagonistes parmi les personnes même à qui ils doivent des égards, du respect et de la soumission. Cette animosité, louable ou non, doit être remarquée et servir à diriger votre conduite envers ces jeunes militaires que l’autorité suprême a fait choisir dans toute l’armée pour les envoyer à vos leçons. Faites-leurs connaître la dignité de l’espèce humaine, d’après notre opinion. Que ceux qui se croiraient sans intelligence se retirent ! l’orgueil qui se vante d’une prétendue supériorité naturelle, et la paresse qui cherche une excuse dans une stupidité innée, n’ont rien à faire dans une école où l’on prend pour zèle ce principe :

TOUS LES HOMMES ONT UNE EGALE INTELLIGENCE.

Dans les anciens établissements, on commence par jauger l’étudiant ; puis on pétrit son esprit, on forme son jugement d’après la mesure de sa capacité individuelle.

Ici, mes chers disciples, on ne se croit pas assez savant pour déterminer les dimensions de cette espèce aussi exactement que les philosophes dont je veux vous parler.

Dites donc à vos élèves que la patrie a le droit de compter également sur chacun de ses enfants. Montrez-leur, dans vos exercices, que l’homme ne fait jamais tout ce qu’il peut faire ; et qu’il est également impossible, à nos disciples comme à leurs antagonistes, de donner, par leur productions, la mesure exacte de leur capacité. Apprenez-leur à s’instruire par eux-même et sans maître explicateur. Mais n’oubliez pas de leur dire que nos principes sont repoussés avec fureur par les préjugés qui exploitent les peuples et qui disposent des places et des récompenses. Ayez soin de leur recommander de ne point étaler, dans le monde, des maximes dont la manifestation imprudent a déjà excité des querelles, refroidi le zèle d’un protecteur, et même causé, plus d’une fois, l’animadversion d’un supérieur.

Jeunes militaires, écoutez mes conseils ! a votre âge, je m’en souviens, on se laisse facilement emporter par l’amour du bien. On se croirait lâche de ne point rendre hautement témoignage à la vérité lorsqu’elle est attaquée. C’est une bonne intention, sans doute ; mais ne vous comprenez point inutilement. La vérité ne compte ni sur les philosophes, qui se disent ses amis, ni sur la protection de la puissance. En un mot, la vérité n’a pas besoin des hommes, ce sont les hommes qui ont besoin de la vérité.

Profitez donc, jeunes militaires, du bien-fait de l’enseignement universel. Profitez-en pour vous et pour vos familles ; c’est tout ce qu’il faut. Messieurs les officiers vont travailler avec ardeur, a votre instruction, d’après des plans étrangers à nos principes. Cette intervention de la commission de l’ancienne méthode ne peut, il est vrai, qu’entraver la marche de l’enseignement universel. Mais il n’y a pas mauvaise intention de la part des conseillers de l’ancien systême tant civils que militaires ; c’est pure ignorance de nos maximes, et l’ignorance, en pareil cas, n’est-elle pas excusable ?

Disciples de l’enseignement universel, subissez donc sans murmurer la joug de l’antique régulatrice de toutes les écoles qui existent sur les deux hémisphères. Ne vous effrayez point d’avance des examens, des épreuves et des contre-épreuves auxquelles vous serez soumis perpétuellement. On n’osera peut-être jamais applaudire, sans restriction, à vos succès, par ménagement pour les préjugés populaires ; mais aussi vous ne devez pas croire qu’on puisse manquer de délicatesse au point de prononcer clairement et magistralement dans sa propre cause.

Enfin, s’il vous restait quelque crainte, sachez que j’ai tout prévu, même l’impossible. Il y a un juge de tous ces juges. Il est encourageant, pour vous, de penser que le Roi n’imputera point à l’enseignement universel des résultats obtenus sous l’influence dont je vous parlais tout à l’heure. Il ne s’agit pas de savoir ce que peut notre méthode pour le bien du peuple ; cela est jugé. On cherche à vérifier aujourd’hui ce qu’il serait permis d’attendre du concours de ceux que nos disciples appellent, avec raison, leurs adversaires.

Il est vrai que je ne prévois que les obstacles ; je n’ai annoncé que des revers pour cette coalition monstrueuse et forcée. Mais je puis me tromper.

Peut-être ceux qui conseillent sans cesse de nouveaux établissemens d’instruction (même dans l’armée), n’ont-ils point pour but de fermer peu à peu tout accès à l’enseignement universel ?

Cet empressement à mettre chaque jour une science ou un art de plus à la disposition de vos antagonistes, n’est-il pas simplement la preuve d’un patriotisme impatient de jouir, et qui ne saurait attendre l’effet trop tardif d’une suite d’expériences dont on ne voit pas le bout ? pourquoi ce que vous appelez aversion, intrigue, bassesse, ne serait-il point de l’impartialité et de la prudence ? pouvez-vous donc, plutôt que vos adversaires, être juges dans votre propre cause.

C’est au Roi, au Roi seul qu’il appartient de prononcer entr’eux et vous. Je reste, moi, tout à fait indifférent à ce grand procès. Quand on m’appelle, je ne me fais pas attendre ; je ne refuse jamais mes services quand on les réclames ; mais personne ne peut les refuser, car je ne les offres point.

Mais c’est assez parler, mes chers disciples, de ces honteux débats qui vous affligent, qui vous aigrissent quelquefois et qui devraient vous faire pitié. Portez vos regards plus haut ; voyez comme toutes les petites menées des souteneurs du vieil édifice contribuent à faire connaître l’enseignement universel et à le répandre dans les familles, qui l’ignoraient encore sans ce bruyant cliquetis d’opinions, qui attirent depuis neuf ans l’attention du public. Cette école frappera les regards, et, chaque jour, quelques individus apprendront qu’on peut s’instruire sans maître explicateur. Cette doctrine pénétra enfin chez les peuples mêmes ou la politique proscrit les lumières.

Il ne dépend plus aujourd’hui du caprice et des préjugés de tenir toute une nation dans les ténèbres. Ce fut une spéculation assez adroite que de faire croire aux peuples qu’ils ne sont pas nés pour s’instruire seuls. Alors on les plongeait à volonté dans l’ignorance absolue, ou dans un abrutissement gradué d’après l’échelle des convenances du moment ; il suffisait, pour atteindre l’un ou l’autre but, de ne point ouvrir d’écoles, où d’organiser méthodiquement ces manèges littéraires, en y donnant plus ou moins de longe à l’animal qu’on voulait dresser.

Grâces soient rendus au Roi, mes chers disciples ; c’est Lui qui annonce, en ce moment, l’existence de l’enseignement universel dans son Royaume. Or, il y a une circonstance remarquable dans cette publication. Ce sont les huées de presque toute la nation savante, encouragées par le silence des corps constitués par le Monarque, pour juger et faire valoir les découvertes utiles.

Mais les actions des Rois sont du domaine de l’histoire. Elles ont cela d’imposant, qu’elles attirent les regards de tous côtés. Les peuples les plus éloignés s’enquièrent de ce que font les Rois. C’est le sujet de tous les discours, et l’objet de toutes les médiations.

Voilà pourquoi, messieurs, j’ai voulu réunir, dans une séance solennelle, cette école organisée par un Prince dont tout le monde admire l’étendue des connaissances, et le zèle infatigable aussi bien pour l’instruction que pour l’administration de l’armée.

J’ai donc fait connaître mes intentions à monsieur le capitaine-directeur dont vous connaissez tous l’exactitude et la patience dans l’accomplissement de ses devoirs. J’ai désiré qu’il s’entendit avec l’autorité militaire de la place pour qu’on me fournit l’occasion de vous adresser mes conseils et de vous exposer l’état des choses, en présence des magistrats, des fonctionnaires, des savans et des citoyens de cette ville, depuis longtems la patrie des sciences et depuis peu le berceau de l’enseignement universel.

J’ai pensé que cette pompe servirait, mieux que mes paroles, à faire connaître aux étrangers, l’intention du Roi de propager une méthode qui a pour but l’émancipation intellectuelle.

Ainsi on saura partout que, dans le Royaume des Pays-Bas, des hommes et des enfants se sont instruits, dans les sciences et les arts, sans maîtres explicateurs, et que ce fait impossible a été vérifié par les ordres du Roi.

Ainsi la lumière se glissera peu à peu dans les pays les plus éloignés, éclairant insensiblement les ténèbres que les vieilles méthodes y entretiennent plus ou moins profondes, conformément aux commandes différentes des intérêts différens.

Ainsi, dans une pauvre famille, instruite de la méthode Belge, par la renommée qui fait connaître au loin les actes du Roi, un fils studieux parviendra, peut-être quelque jour, à nourrir ses parents au moyen des connaissances qu’il aura acquises sans explications et sans maître. Alors, messieurs, les larmes aux yeux, et avec l’accent de la reconnaissance, il racontera à ses enfans tout ce que les Nassau ont fait de grand ; et, dans l’avenir, au récit de ces merveilleuses histoires, peut-être à mille lieues d’ici, peut-être après des siècles et sur un autre hémisphère, on fera retentir encore le cri que nous entendons si souvent au sein de ces murs où tout est plein de ses bienfaits : VIVE LE ROI DES PAYS-BAS ! VIVE GUILLAUME !

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