Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l' Arithmétique - 3 - paragraphe deux / Fin

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 231 à  238


DE L’ARITHMÉTIQUE

Troisième partie - paragraphe deuxième – fin




    Revenons à notre bonne mère. N’y en eût-il qu’une seule à qui ces observations soient utiles, je me croirai trop bien payé. On donne ordinairement dans deux excès opposés : ou bien, comme nos pères, on relègue l’enfant avec les domestiques, parce qu’il n’est pas capable de raisonner ; ou bien, d’après l’avis de quelques philosophes, on ne lui parle que raison du matin au soir. On lui apprend l’art de penser comme faisait Condillac.

    Je crois que les enfans sont capables de raisonner comme moi ; mais j’ai souvent remarqué qu’ils n’écoutaient pas nos raisons ; notre babil est ainsi perdu en pure perte. Que faut-il faire ? Je l’ai déjà dit. Il faut les interroger sur ce qu’ils ont appris. C’est à eux de parler, à nous de leur faire remarquer, non pas qu’ils déraisonnent, ils le savent bien, mais que nous nous en apercevons. Ils ont besoin d’apprendre que l’homme est un animal qui distingue très bien quand celui qui parle ne sait ce qu’il dit.

    C’est la méthode de l’Enseignement universel. C’était celle de Socrate, avec cette différence que Socrate questionnait pour instruire, et que nous questionnons pour être instruits.

    Dans la méthode de Socrate il faut être savant. Dans la notre il suffit d’être ignorant : et pourtant, chose singulière, il y a peu de professeurs de notre espèce. Tout le monde peut l’être, comme on voit ; mais on n’ose pas s’instruire à l’école d’un enfant : on ne veut pas qu’il avance dans la crainte qu’il ne nous passe. J’avoue que cela est dur pour ceux qui croient que le maître est au-dessus de l’élève par l’intelligence. Mais enfin voilà une méthode qui, au moins, si elle est sotte, n’est pas orgueilleuse comme on le dit.


    Une mère peut donc servir d’institutrice à son fils. Je suppose maintenant que ce soit une fille. Commencez par lui apprendre la musique sur le piano ou la harpe.

- Mais si je ne la sais pas ?


-  Hé bien, vous serez dans le même cas que moi, et mes élèves commencent à composer au bout de quelques mois. Au surplus, je donnerai plus tard la méthode que j’ai suivie. Je me contenterai d’ajouter, pour le moment, que la musique ou le dessin peuvent servir de base à toute instruction. Pour me faire comprendre par un seul exemple : On sait toute l’histoire quand on sait l’histoire de la musique. Ce bel art a, pour les demoiselles, cet avantage qu’il ne leur est permis de devenir savantes qu’en musique : on est convenu d’appeler pédantes celles qui auraient d’autres connaissances un peu approfondies. La musique est d’ailleurs un délassement des soins du ménage, et comme ce délassement n’est blâmé par personne, vous pouvez profiter de la permission.


    Je ne parle que d’instruction, et non pas d’éducation. Une mère n’a pas besoin de conseils pour l’éducation de sa fille. Les traités d’éducation peuvent être remplis d’excellentes observations ; ils peuvent servir de modèles de style ; mais le problème de l’éducation est insoluble ; car ici tout est dans la volonté : c’est le domaine de la conscience et nous en avons tous. On ne peut rien nous apprendre en morale. Je connais des enfants gâtés qui sont devenus très aimables. D’autres qui sont restés insupportables. Il n’y a point de résultat fixe de tel ou tel système.

    On pourrait cependant se faire un système qui, au moins, n’aurait pas d’inconvéniens s’il ne produisait aucun avantage : c’est de donner toujours de bons exemples aux enfans. Si quelque mère prenait confiance dans ce plan d’éducation, il n’y en a point qui ne soit capable de le suivre. Eût-elle quelque défaut, elle aime sa fille ; elle sacrifiera tout à ce tendre objet de son affection. Nous aimons bien nos enfans ; mais la tendresse maternelle est une espèce de passion dont on peut tout attendre. Donnez de bons exemples à vos enfans, il verront le bonheur dont vous jouissez par la vertu. Ce spectacle est la meilleure leçon qu’ils puissent recevoir. Si elle ne profite pas, croyez-moi, souffrez en silence, et n’ajoutez pas à vos douleurs l’amertume du regret de n’avoir pas suivi un autre système. Il est bien malheureusement né celui que l’exemple d’une mère vertueuse ne peut ramener à la vertu.


    Quant à l’instruction, c’est autre chose. Il y a certainement des chemins plus courts, et d’autres plus longs. L’élève n’apprend pas parce que nous ne savons rien, le paradoxe serait trop révoltant. Mais il apprend quoique nous ne sachions pas. Il s’instruit lui-même. Nous ne faisons que le diriger.  C’est probablement à cela que se réduisait la maîtrise du professeur d’Archimède. Dans l’ancienne méthode, on distribue des maîtres sans nombre tout au  long du chemin. Chacun arrête l’élève pour lui faire un long conte tout nouveau, et lui délivrer un transit avec lequel on est admis chez le conteur voisin. Mais quelle garantie, quelle assurance a-t-on qu’une exacte proportion a été observée dans la solidité de tous ces échelons successifs ? Si l’un vient casser en route, l’élève qui a gravi long-temps fera la culbute ; et l’on a déjà dit avant moi où l’on arrivait ainsi de chute en chute.

    Chez nous, un seul maître fait tout. Il a tout l’honneur ou toute la honte : voilà une garantie suffisante pour le public.  Il ne peut être dupe long-temps ; on m’écrit d’Anvers qu’un enfant qui ne connaissait pas les lettres, a su lire et écrire couramment en quinze jours par notre méthode. Le professeur, M. de Séprez, enseigne tout seul les langues vivantes et les langues mortes, le dessin, les mathématiques etc. J’avoue que M. de Séprez, qui a été élève à l’école polytechnique, sait les mathématiques ; je reconnais même qu’il faudrait une ardeur de père pour diriger son propre fils dans cette science si on ne la connaissait pas. La raison en est que l’épitome de cette science n’existe pas encore ( 1 ) et qu’en fin de compte, quand nous montrons ce que nous ne savons pas, nous ne faisons qu’indiquer l’ordre qu’il faut mettre dans les études et dans les lectures successives.

    Acte de votre aveu, dira-t-on : vous enseignez avec des livres : cela n’est pas malin. Mais n’est-ce pas vous qui avez dit que la chose était impossible ? Vous n’avez donc pas compris le parti qu’on pouvait tirer des livres ? Ces livres existaient pour vous comme pour nous. Pourquoi criez-vous au miracle ? Pourquoi crierez vous encore demain : c’est impossible ! après avoir dit la veille : c’est tout simple ? Mais j’aurais tort de me fâcher si l’entêtement et l’opiniâtreté sont d’un sot, et si, comme l’inimitable Lafontaine nous l’apprend,

Le sage dit selon les temps
Vive le Roi ! Vive la ligue !

il y a beaucoup plus de sages que je ne croyais.

    Toujours est-il vrai qu’en mathématiques, on peut suivre notre méthode. On s’assurera donc que l’élève sait écrire tous les nombres possibles. On lui dira que cela s’appelle la numération, et on lui donnera pour sujet de composition : qu’est-ce que la numération ? Il peut le dire avec la langue commune.

    Les nouveaux signes que l’élève vient d’apprendre sont des signes composés, des mots doubles, triples etc. il connaît tout cela dans la langue maternelle : voilà des synonymes. Celui qui sait imiter Massillon, regardera et verra.

    C’est la nature de l’esprit humain de n’inventer dans une langue quelconque qu’un petit nombre de caractères, puis de les combiner entre eux. Ces combinaisons, comme la forme des caractères, sont des conventions. Les Romains écrivaient 5 par V ; ils regardaient peut-être 10 comme 5 et 5 et écrivaient cela X, c’est à dire 5 et 5. Ils regardaient 4 comme 5 moins 1 et 6 comme 5 et 1. Ils écrivaient le premier IV et le second VI. Il n’y a pas de suite, de règle constante dans leurs combinaisons.

    Les Arabes ont eu bien plus d’esprit, comme on dit, que les Romains maîtres du monde, et les Grecs ore rotundo. La convention des Arabes est fixe, et la numération des Romains serait un sujet plus difficile à traiter. Les Arabes appellent dix une dixaine, onze une dixaine et un, vingt-quatre deux dixaines et quatre etc. Quel galimatias que la numération de la langue française, en comparaison des signes arabes de l’arithmétique ! Sont-ce les Arabes qui sont les premiers inventeurs de cette régularité ? Je n’en sais rien, mais je n’en serais pas étonné, il y a en arabe et dans toutes les langues orientales une régularité qui pourrait servir de modèle en pareille occasion.


    Quoiqu’il en soit, voici un exemple d’imitation : Comment feriez-vous pour exprimer tous les nombres avec deux chiffres. Tous les géomètres l’ont dit, sans doute ; ils sont géomètres parce qu’ils ont fait des imitations : permettez-nous d’en faire comme eux. Au surplus, proposez ensuite des imitations qui n’ont pas été faites ; par exemple, n’employez pas le zéro. Je l’ai demandé et l’on m’a répondu. Cela n’est pas difficile, vont-ils dire.

Allez toujours : quand vous serez seulement en algèbre, les cris auront cessé .


( 1 ) L'Epitome de Mathématiques a été édité depuis.
Note de l'Editeur.




Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article