Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - Paragraphe trois / 1

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 238 à 242


DE L’ARITHMÉTIQUE
Troisième partie - paragraphe troisième - 1




    Nous savons qu’un nombre exprime combien de fois une quantité, une longueur par exemple, contient de fois l’unité ou la mesure ; mais on peut exprimer une longueur avec une demi-mesure ; pour exprimer ce changement d’unité, il faudrait dire deux pour un, quatre pour deux etc.


    Celui qui verrait la chose sous ce point de vue n’inventerait point de nouveaux signes pour exprimer les moitiés, et si on lui proposait d’ajouter un avec trois moitiés, il dirait : trois et deux font cinq moitiés.


    Ce n’est pas ainsi qu’on a raisonné ; on a dit : quand on partage un en deux parties, chacune s’appelle la moitié ; écrivons donc 1/2, et lisons un divisé par deux ou un demi etc.

    Vous trouverez dans tous les livres ce qu’on a dit. Voilà ce qu’il faut apprendre quand on veut savoir les mathématiques ; c’est dans ce sens que l’on ne peut pas deviner les mathématiques. On peut faire toutes sortes de raisonnemens, et imaginer des signes pour les peindre, mais on ne parlerait pas la langue des géomètres.

    Chaque nouvelle manière de voir la chose introduirait une langue nouvelle. Mais il en serait de tous ces idiômes comme de ceux qu’on parle sur le globe : ils différeraient tous, et la traduction de l’un dans l’autre deviendrait impossible, littéralement parlant.

    Traduire est impossible. Chaque peuple a ses conventions, ses habitudes et son esprit différent de l’esprit du voisin. Un mot présente à l’esprit d’un Hollandais, par exemple, une suite d’images, il rappelle à son imagination une réunion de faits que le mot en français ne réveille en aucune manière. Ainsi firmament, en français, a été copié du latin et imaginé par l’inventeur pour donner l’idée de fermeté, de solidité, d’après une vieille opinion des vieux physiciens. La cause de cette origine s’oublie,  et firmament, qui est évidemment un mot fait d’abord avec intention, n’est plus qu’un signe absolument arbitraire.

    Mais le mot uit-span-z-el, qui, traduit à rebours, veut dire ce qui est étendu en dehors, rappelle la pensée d’Ovide :

… Et quod tegit omnia coelum

    Ce mot uitpanzel exprime en hollandais le firmament, et ne laisse point de doute sur l’intention de son inventeur : et si l’habitude émousse ou  efface les traits de ce signe, un orateur habile peut aisément, à l’aide de quelques préliminaires, amener l’auditeur à décomposer et à considérer isolément toutes les syllabes. Dieu a créé la terre, et il en a fait le domaine de l’homme ; c’est pour lui qu’elle se pare de fleurs, et qu’elle se couvre de moissons qui le nourrissent ; c’est pour lui qu’elle ouvre son sein aux rayons du soleil ; c’est pour embellir son séjour que la main de Dieu a étendu sur sa tête ce pavillon parsemé d’étoiles qui enveloppe toute la création.

    Ce  spectacle imposant lui rappelle pendant la nuit la toute-puissance de son maître, dont le nom est écrit dans le firmament en caractères étincelans sur le front des étoiles. C’est en vain que l’homme voudrait effacer le souvenir des biens qu’il a reçus.
Le soleil, que rien ne peut arrêter dans son cours, revient chaque matin dans le firmament se placer devant ses yeux comme pour lui dire : Il est un Dieu, c’est lui qui m’a fait.


    Le mot firmament, ainsi placé, doit rappeler aux Hollandais mille idées religieuses dont le mot français ne conserve aucune trace.

    Voilà une des raisons pour lesquelles j’ai dit qu’on ne peut pas traduire. Il y aurait des volumes à écrire à ce sujet : je trace la marche que vous pouvez suivre. En mathématiques, pas plus qu’en littérature, il ne faut pas dire ce que je dis ; mais il faut regarder, et dire ce qu’on voit. Il faut surtout répéter sans cesse, afin que l’attention n’attende pas la mémoire. C’est la même chose en mathématiques : quiconque n’a pas  l’habitude du calcul ne peut suivre ses réflexions sans cesse entravées, ni s’abandonner à son imagination dont le feu s’éteint à chaque pas.
 



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