Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - Paragraphe trois / 2

Publié le par Joseph Jacotot




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DE L'ARITHMÉTIQUE
Troisième partie - Paragraphe troisième - 2





    N’oubliez pas que tout ceci n’est pas la méthode. Notre méthode est un fait, et ceci est composé de réflexions bonnes ou mauvaises, peu importe.

Notre méthode est une route ; ce qu’on dit quand le chemin est fait n’est que la relation du voyage, mais ce n’est pas le voyage. On peut ne pas croire un voyageur : on dit que ce sont tous des menteurs ; mais il me semble que c’est   sottise de lui dire : prouvez-nous que nous verrions tout cela si nous faisions le voyage. L’Enseignement universel a du malheur. On est si paresseux qu’on dit ordinairement de l’histoire des voyages : j’aime mieux le croire que d’y aller voir.  On nous dit à nous :  J’aime mieux ne rien voir que d’y aller pour y croire. Car enfin, dit l’un, je n’ai jamais pensé que je pouvais enseigner la composition musicale ; je ne connais pas un accord ; et puisque j’en suis incapable, vous sentez bien que vous ne le pouvez pas non  plus. Vous seriez donc un homme bien extraordinaire !


- Mais, monsieur, comment un homme comme vous ne croit-il pas aux hommes extraordinaires ; et s’il y en a, pourquoi pas moi ? M’avez-vous mesuré ? Ne suis-je pas un grand homme, au moins dans le possible avant toute confrontation ?


- Je vous juge sur ce que je lis, direz-vous.


- Je vous demande mille pardon ; vous m’aviez jugé avant de m’entendre. Convenez que c’était une étourderie. Au surplus, vous savez bien que je ne crois pas aux grands hommes de nature.  Rassurez vous comme je me rassure ; adoptez nos principes, ils sont encourageans. Je suppose que vous ne soyez pas encore un grand homme ; nous pouvons nous alonger encore un peu. Tout petit poisson peut devenir grand, c’est la devise de l’Enseignement universel.


    Laissez vos enfantillages, dit l’autre ; traitez plus gravement votre sujet.
Ce ton de mauvais plaisant fait plus d’ennemis à votre méthode que vous ne croyez : car enfin, vous ne laissez aucune ressource à ceux qui se sont prononcés contre vous. Ceux même qui n’ont rien dit sont intéressés à vous trouver des torts, tant votre humeur acariâtre irrite vos lecteurs.

    Que voulez-vous que dise de votre méthode un journaliste de France ou d’Angleterre qui n’a pas encore parlé de l’Enseignement universel, ne donnez-vous pas à entendre, dans tout ce que j’ai lu jusqu’à présent, qu’ils n’ont point rempli les engagemens qu’ils contractent envers leurs abonnés, en n’annonçant pas votre prétendue découverte ? Ils démêleront, dans votre caractère intrigant et tracassier, que vous avez voulu parler d’eux lorsque vous vous plaignez d’obstacles et d’entraves. On ne sera pas dupe de vos lettres anonymes, de propos inventés pour vous donner le plaisir d’y répondre : car enfin qui vous cherche chicane ici ? N’êtes-vous pas aimé des honnêtes gens ?  N’a-t-on pas fait pour votre position tout ce qu’on pouvait faire? Vous avez même eu la sottise de l’avouer : je vous déclare que les journalistes ne seront pas la dupe de tout cela. Le Miroir a dit du bien de vous ; le Journal de Paris s’est moqué, et vous l’avez sur le cœur, on le voit bien.

     Du reste, silence partout. Vous qui aimez les traductions, écoutez bien, en voici une qui m’est venue dans la tête : le Maître universel a paru dans le domaine des sciences comme Alexandre le Grand dans l’empire des Perses. Toute la terre s’est tue, en leur présence, de frayeur devant le fils de Philippe, et de mépris devant l’Universel. Les deux conquérans ont partagé leurs conquêtes : Alexandre à ses généraux, et l’Universel à ses initiés. Cela n’a pas duré, cela durera encore moins. C’est le plus grand trait de ressemblance. Voici la grande différence : tout l’univers est plein du nom du roi de Macédoine ; à deux lieues d’ici, on ne sait pas que vous existez. Un chien perdu ou retrouvé suffit pour faire un article de gazette, et la méthode des méthodes ne peut trouver place nulle part !
Vous savez combien d’articles offerts, et rejetés.

    Les journaux allemands, qui retentirent de l’objectif et du cognitif de Kant, ne disent pas un mot de Tout est dans tout, et mille autres petits rébus ni plus ni moins faciles à comprendre que le kantisme. Les Anglais et les français ont leurs rêveries ; tout cela est, sans difficulté, consigné dans le Morning ou le Moniteur : si l’on annonçait l’art de voler avec des ailes de taffetas, la nouvelle en courrait imprimée d’un pôle à l’autre, vint–elle de la plus petite ville ; et vous… ! N’est-ce pas la preuve évidente que, comme vous le dites dans vos intervalles lucides, notre plus grand ennemi, c’est nous-mêmes ?

    Croyez-moi, ne soyez pas si raide en affaire, pliez devant les distributeurs de la renommée, recevez leurs éloges avec respect, leurs remontrances avec docilité ; renoncez  surtout à ce principe de l’égalité des intelligences : vous ne sauriez croire combien cela révolte ces messieurs. Allons, promettez-moi que vous ferez quelque démarche ; autrement, je vous le prédis, votre méthode ne sera jamais possible.


    Mes chers élèves, et vous tous qui avez appris de moi que la rhétorique et la raison n’ont rien de commun, faites bien attention que je n’ai jamais dit que les résultats étaient possibles ; j’ai dit qu’ils étaient vrais. Du reste je n’entends rien à cette intrigue qu’on appelle convenances : je n’ai pas ce génie-là. Je suis si sot à cet égard que je croyais que la vanité devait céder au devoir. Je ne le crois plus. Si j’avais eu le talent de faire une tragédie, je n’aurais pas eu celui de la faire jouer, ni d’attendrir monsieur de semainier en supportant ses rebuffades. Je n’aurai peut-être pas le talent de faire imprimer cette lettre ; mais, dans ce cas, je vous l’enverrai manuscrite. J’en suis bien fâché pour ceux qui ne me connaissent pas : il n’y a pas dans tout ce que je viens de dire un seul mot dicté par une sotte vanité. Ce n’est pas chez moi orgueil philosophique, je ne dis pas que la douleur n’est point un mal, je dis qu’il faut supporter le mal.

    Je ne crois pas que la richesse soit une chimère, personne peut-être au monde ne connaît mieux le prix de l’or que moi : la plus grande partie des peines que j’ai endurées n’eussent été rien si j’avais eu de l’argent. Dans le besoin, j’ai fait comme le sauvage qui prend son arc et va à la chasse ; j’ai donné des leçons par la vieille méthode à un demi franc le cachet. Grâces au gouvernement, je n’ai plus d’autres besoin aujourd’hui que de montrer que je sais être reconnaissant d’un bienfait, et j’ai donné gratuitement des leçons mille fois plus profitables que celles que je faisais payer ; je fais encore comme le sauvage : il se repose, il s’endort, il ne fait point de visites quand il n’a pas faim ; il aurait faim qu’il ne comprendrait pas comment une visite peut procurer du gibier.

    Je suis, moi, bien plus savant que lui. Mais je suis aussi paresseux : vous le voyez bien, mes chers amis, c’est vous qui faites tout ; d’ailleurs, je suis infirme. A votre tour. Je ne suis plus bon que pour le conseil. Quand j’avais besoin de gagner je me suis fait examiner comme un écolier, cela était tout simple. A présent que je n’ai pas besoin, et qu’on me crie de tous côtés : venez, que je vous examine, je ris et je me tiens coi.


    Mais qui donc pourrait m’examiner sur l’enseignement universel ?
    Personne sur la terre. Et cependant, le premier venu le fait tous les jours, et je réponds à tous ceux qui viennent me questionner chez moi. Je réponds même avec complaisance, sans me lasser, quoiqu’on en dise. Mais un examen de la vieille méthode, je deviens peu à peu incapable de le subir ; j’oublie tous les jours ce que je savais, ce que j’ai enseigné trente ans.

    Si M. Delavigne même me demandait quelle est ma méthode pour la poésie, je lui répondrais : C’est celle qui vous a fait poète ; je lui raconterais tout ce qu’il a fait, sans s’en douter peut-être, pour acquérir ce talent qui le distingue, si jeune, entre tous nos poètes.
    Je dirais à M. Arnault quelle est la route qu’il a suivie pour apprendre également bien tant de langues françaises qu’il sait parler à propos sans les confondre.
    Je montrerais à M. de Jouy comment il a fait pour conserver à Bélisaire aveugle l’ascendant qu’un grand homme exerce toujours sur ce qui l’entoure.  Et pourquoi toute la  fureur d’Antonine, qui ose lui résister, devait tomber à ce mot : Qu’on me rende mon guide ! Mot sublime s’il était vieux.


    Je dirais à M. Berton : n’avez-vous pas étudié une partition ? Ma méthode est donc bonne, puisque c’est la vôtre.
    Je dirais à Haydn : N’êtes vous pas devenu un grand homme  avec six sonates de Bach ?  N’avez-vous pas senti qu’on est musicien quand on comprend six sonates ?

    Voilà des hommes qui nous entendraient. Les premières compositions de nos plus jeunes élèves, ce sont celles de Grétry, qui était rejeté, déclaré incapable, comme M. Berton, par les maîtres de la vieille méthode.

    Ce qu’il y a de singulier, c’est précisément le contraire de ce que je dis qui arrive tous les jours. Un musicien se présente chez moi ; il comprend toute la méthode, dit-il, excepté pour la musique. Un peintre, c’est le dessin qui l’embarrasse ; un latiniste, le latin ; un arithméticien, l’arithmétique, et ainsi des autres, etc.

    Allons toujours, courage. Celui de vos élèves qui aura le goût de la musique est Haydn : il n’a pas besoin de vous. Mais il ne se plaindra jamais que vous l’aurez arrêté dans sa marche. Celui qui ne touche du piano que par devoir ne sera jamais célèbre ; mais il saura plus en un an de composition musicale qu’il n’en aurait appris toute sa vie avec les autres.
 


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