Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - Paragraphe trois / 3

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 250 à 255




DE L'ARITHMÉTIQUE
Troisième partie – paragraphe troisième - 3
 


    Je suppose enfin qu’il y ait exagération dans tout ceci : s’ils étaient bons, ceux qui crient ne rendraient-ils pas au moins hommage à mes intentions ? J'ai le projet de rendre service, et on m’arrête. 

    Craint-on que cette mode ne prenne, et que nous n’allions tout d’un coup nous entr’aider tous, à la honte des siècles passés ? Ils ne connaissent pas les angoisses d’un père qui regarde ses enfans dans le besoin, d’un fils qui voit sa mère souffrante sans pouvoir soulager sa peine ! Qu’ils jouissent de leur position si c’est un bonheur d’être insensible aux peines de ses semblables ; qu’ils me calomnient, je m’en console en songeant à vous : cette pensée me dédommage de tout, et ils s’étonne que je tienne à mes élèves par un lien si indissoluble ; que je ne vous sacrifie pas à l’amour de la fortune ! Non, je m’attache à vous pour toujours ;  je ne veux point de la fortune s’il faut que je devienne insensible à vos peines.

    Ils ne sont hommes qu’à moitié, s’ils ne savent pas ce que c’est que la misère. Je la connais, moi , comme vous ; cette leçon m’est précieuse :  elle m’a rendu meilleur que je n’étais. Je ne changerai plus. Je ne voudrais pas de tout leur bonheur à ce prix.

    Que d’actions de grâces n’avons-nous pas tous à rendre, M.M. les membres du jury d’instruction ! Vous vous rappelez ces momens d’alarmes où nous craignions tous d’être séparés, quand vous aviez encore besoin de mes conseils : vos larmes ont été heureusement essuyées par la philanthropie sage et éclairée de vos chefs, dignes de tout votre respect et de votre reconnaissance. Ils vous ont rendus à la vie, et désormais votre existence est assurée.

    Ce n’est pas qu’elle ait été jamais sérieusement compromise : je me serais fait examiner cent fois plutôt que d’abandonner le bien que j’avais commencé. Ne faisons pas cependant cette insulte à l’humanité, de croire qu’on ait souri en voyant vos larmes. C’est un préjugé de la jeunesse de ne voir partout que des hommes honnêtes : trop confiante, elle se prend dans sa noble candeur, pour modèle du cœur humain. Mais à peine a-t-elle vécu quelques années, que trompée sans cesse parce qu’elle ne se défie point, elle finit par se défier de tout, et quelquefois elle ne croit plus à la vertu : erreur mille fois plus funeste encore.

    Cette misanthropie ne peut que nous égarer. L’homme n’est pas né bon ni méchant, comme on l’a soutenu ; il est tantôt l’un, tantôt l’autre ; il fait le bien, il fait le mal : s’il était constant il ne serait pas homme. Profitez du moment, ou prenez patience.

    Il faut beaucoup de patience pour devenir géomètre. C’était la méthode de Newton, c’était celle de Lagrange, c’est celle de M. Poisson dont Lagrange admirait la sagacité. Ces hommes-là trouvent parce qu’ils cherchent toujours ; ils cherchent toujours parce qu’ils ont le goût de la recherche ; mais ils ne feraient point une tragédie, parce qu’il ne leur plait point d’être poètes.

    Pour voir derrière soi, il faut faire volte-face ; pour voir beaucoup, il faut regarder long-temps : or le temps n’est pas toujours à notre disposition. Voilà, sans en chercher d’autre cause, pourquoi l’homme ne peut pas être universel en fait, quoiqu’il le soit par aptitude naturelle. Il n’emploie guère son intelligence qu’à satisfaire ses goûts et  à contenter ses désirs. Or, outre que le hasard des circonstances change quelquefois nos goûts, nous pouvons les changer nous-mêmes, et nous créer de nouveaux plaisirs dans l’étude comme dans la vertu.

    L’étude vous fatigue et vous déplait. Hé bien ! Soyez maître de vous-même ; travaillez à regret, mais travaillez toujours ; vous n’aimez point la profession où le sort vous a placé, vous cherchez le changement : impossible. Une chaîne de fer vous attache à cet état ; n’essayez pas de la rompre, elle briserait vos membres qui se raidissent dans des convulsions inutiles, plutôt que de céder. N’attendez rien du temps : votre vie doit s’éteindre avant que vos liens soient usés. Que faire ?

    Je vous le dis, il faut vouloir ce qui est possible : or, il ne faut regarder comme possible que ce qui dépend de vous. La patience et le courage vous appartiennent, usez-en. Après bien des efforts, vous contracterez l’habitude d’être ce que vous devez être.

    Ne croyez point que l’homme soit né pour telle position sociale en particulier. L’homme est fait pour être heureux, indépendamment du sort. Sans cela, la vertu serait une chimère. N’écoutez pas ces paroles si douces pour la paresse : Nous ne pouvons pas tous maîtriser nos goûts et nos penchans ; on naît paresseux ou laborieux.
    Fermez l’oreille à ce flatteur : il vous perd en vous flattant. Connais toi toi-même dirais-je ; tu n’as pas besoin de l’avis d’autrui. Demande à ta conscience : puis-je changer mes habitudes ? Suis-je né pour tant d’efforts ? Ecoute bien sa réponse : Es-tu donc un être dégradé par la nature ? Quoi ! Tu ne sens pas ton cœur ?  Tu ne connais pas le prix d’une bonne action ? N’es-tu pas capable d’aimer ce qui est bien, ou ne sais-tu pas distinguer le vice de la vertu ? Si tu le peux, qu’attends–tu donc pour faire ton bonheur ? Il faut le chercher sans doute; mais ne sais-tu pas où il est, et ne vois-tu pas que tu es misérable à tes propres yeux si tu croupis dans cette inertie ? Ne sens-tu pas ce combat intérieur, cette agitation perpétuelle qui troublent la paix d’une âme qui n’a pas de volonté ? La vertu nous appelle ;  mais il faudrait se remuer pour la suivre : le vice nous porte, et nous nous laissons bercer comme des enfans.

    L’homme courageux arrive au bonheur pour prix de ses efforts ; l’homme lâche et endormi, l’homme automate, arrive à la honte, aux regrets, au désespoir.

    Voilà l’Enseignement universel. Socrate l’a dit et je pense comme lui : L’homme raisonnable peut tout faire ; car une science a beau être difficile, la vertu l’est encore davantage.



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