Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'Arithmétique - 3 - Paragraphe trois / 4

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 255 à 258




De l’ARITHMÉTIQUE

Troisième partie - Paragraphe troisième – 4




    Il serait bien étonnant que Fénelon n’eût pas pu apprendre la langue française ; Fénelon, ce modèle de patience et de résignation !  Il faudrait que le hasard et un concours malheureux de circonstances l’eussent égaré dans le labyrinthe des sciences. Alors, comme il arrive tous les jours, on sue, et l’on n’arrive point ; un autre entre par hasard dans la bonne voie, et il parvient au bout sans peine et comme en se jouant .

    Une  autre source de l’erreur commune, c’est l’observation suivante : beaucoup de grands hommes ne sont pas vertueux ; donc la vertu n’a rien à faire dans les productions du génie. La passion de la gloire, un goût dominant suffit. Thémistocle n’a pas vaincu à Salamine par la vertu ; mais les trophées de Miltiade lui ôtaient le sommeil : voilà son génie.

    Le fait est vrai. On peut tout par passion ; mais la vertu ou la raison, ce qui est la même chose, la raison qui met un frein aux passions et leur impose silence quand il lui plait, la raison ne pourrait-elle ce que peut une passion qu’il lui appartient de maîtriser à son gré ? La reine des passions est-elle incapable de faire ce que peuvent ses esclaves ? La raison est quelquefois esclave des passions, sans doute, mais elle le veut bien, tandis que les passions lui obéissent malgré elles.

    Voilà pourquoi une mère peut faire la destinée de son fils par des exemples qui lui donnent le goût de la vertu, qui lui apprennent à être raisonnable. Voilà l’Enseignement universel.


- Mais êtes-vous bien sûr qu’on irait aussi loin dans les arts avec la raison qu’avec les passions ?

- Je le crois, c’est l’éducation qu’on donnait aux anciens, et ils étaient de grands hommes à vingt ans. Enfin je suppose qu’on ne devienne pas ainsi Corneille, ou Racine, ou Newton ; je suppose que la raison n’ait pas l’œil aussi perçant, aussi juste que les passions, c’est-à-dire, que la déraison ; je suppose que le désir de me prouver à moi-même que je suis homme, que l’envie de savoir jusqu’où ma raison peut aller ne suffise pas pour obtenir des résultats auxquels l’amour de la gloire, c’est-à-dire une sorte de folie, peut nous conduire : eh bien ! Nous nous arrêterons en route, nous vous laisserons poursuivre votre carrière, et vous nous permettrez de ne point envier les succès que l’on n’obtient que dans la fièvre ou le délire.

- Mais une noble passion m’anime.

- Langage insensé, rhétorique pure, noble passion, noble folie, noble accès, noble convulsion ! c’est la langue des Petites-Maisons. Gardons-nous bien de pénétrer dans ce noble sanctuaire où réside la divinité qui fait l’objet de ce noble fanatisme.

    Quant à nous, restons dans la question si nous pouvons. Voilà l’Enseignement universel. Nous disons à l’élève : Lisez cela. Qu’avez- vous lu ? Relisez-le. Qu’avez-vous retenu ? Combinez : quel rapport avez-vous perçu ? Ecoutez cette phrase musicale ; que sentez-vous ? S’il est tenté de dire une sottise pour se délasser en route, point de logique, point de syllogisme en forme pour lui prouver qu’il a tort, il le sait bien. Nous lui demandons : Qu’en pensez-vous ? Et il n’y revient plus.

    Je suis la même marche avec les grands enfans ; il y en a un qui a dit de moi : Il a du bon mais c’est un original. Si le grand enfant était devant moi, je ne lui donnerais pas une leçon de logique. Tout le monde sait la logique, je le ferai voir un jour.
    Je ne lui dirais pas : Vous changez la question, l’Enseignement universel peut donner des résultats que vous appelez miracles, quoique très naturels, et je puis être un original. Je ne lui dirais pas non plus : Je me suppose original, et vous copie, reste toujours la question : lequel vaut mieux de la copie vous, ou de l’original moi ?

    Je ne dirais rien de tout cela. Je le regarderais jusqu’au fond de l’âme, et je lui demanderais en riant : Qu’en pensez-vous ?
    Sa conscience lui dirait : Tu vois bien que l’original a raison, c’est toi qui déraisonnes.



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