Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L'IMPROVISATION - 1

Publié le par Joseph Jacotot


Pages 266 à 269

DE L’IMPROVISATION - Première partie



    On a besoin de savoir écrire ; mais le besoin de communiquer ses pensées et ses sentimens par la parole est de tous les instans. Le talent de bien parler contient d’ailleurs celui de bien écrire sous plus d’un rapport.

Parler, c’est écrire vite ; écrire, c’est parler lentement et en cherchant les signes dont on a besoin.
Dans ce sens, qui sait parler sait écrire ; mais la réciproque n’a pas lieu. Cependant  celui qui parle a beaucoup de ressources qui manquent à l’écrivain. Celui-ci n’emploie que des caractères morts ; il ne parle qu’à notre mémoire ; tous les signes qu’il met sous nos yeux sont arbitraires. Il n’est jamais bien sûr qu’il sera parfaitement compris. Le langage de la nature, l’ensemble des faits qui se passent sous nos yeux, tout cela est universel et hors de nos conventions ; mais les signes que nous inventons pour désigner ces tableaux différens ne nous en présentent jamais qu’une analyse incomplète et tronquée. Et d’ailleurs, quoiqu’une même action se passe en même temps sous les yeux de tous, le bruit que fait mon interlocuteur, en me montrant chaque objet, ne me donne qu’une idée vague de ce qui le frappe le plus dans le nombre infini de circonstances qui accompagnent nécessairement le fait qui attire notre attention.

    Nous devinons tous, en pareil cas, sans doute ; mais comme nous ne comprenons cette langue artificielle qu’à l’aide du regard, des gestes et de l’action, c’est-à-dire au moyen de la langue universelle, c’est  la langue de l’homme qui sert d’interprète nécessaire à la langue du citoyen. Et comme la langue naturelle est bornée, et laisse toujours dans l’incertitude sur les détails de la pensée ou du sentiment, les langues qui sont inventées conservent toutes le caractère de leur mère commune.

    Il reste toujours quelque chose à expliquer, quand on écrirait toute la vie  pour se faire entendre.
Voilà l’origine des volumes in-folio, et cet avantage, qui paraît être l’apanage des langues écrites, finit par engendrer des disputes interminables.
   
    Plus vous écrivez, plus il faudrait écrire pour développer ce qui est écrit. De quelque côté que l’on se tourne, on voit l’infini de toutes parts. Le lecteur d’ailleurs divague tant qu’il lui plait. Mais celui qui parle a beaucoup plus d’avantages. On ne comprendrait pas les sons qui sortent de sa bouche, que ses yeux, son attitude, son accent seraient compris de tout le monde.
    Un homme s’ offre tout à coup à mes yeux : je comprends cette démarche lente, ce regard sombre et qui semble regarder sans voir.
    Qu’il s’arrête ou  s’avance, qu’il parle ou qu’il se taise, je reconnais la triste victime de l’immuable destin qui le poursuit ; c’est une main invisible qui le pousse : il s’écrie.
    Je tressaille, je frémis d’horreur quand il se tait, ou que ses accens lourds et lugubres annoncent un malheureux qui ne parle plus qu’à lui-même : il est trahi, sans secours.
    Sa voix n’appelle plus, elle a perdu son ressort ; elle s’éteint lentement dans sa poitrine oppressée. Puis-je ne pas comprendre ce langage ? Cependant qui vous a dit que ce malheureux est Oedipe, ou Hamlet, ou Talma, plutôt qu’Oreste ou Manlius ? Combien de choses il faut avoir vu d’avance pour distinguer un malheureux d’un autre, un événement d’un événement, l’effroi de l’effroi, et la douleur de la douleur ! C’est la vérité qui me frappe, voilà le talent ; il est là tout entier et il n’est que là. Que cela est beau, dit-on, quand on le voit !

    Cela signifie : que ces gestes,ces accens, cette immobilité sont éloquens et vrais ! Mais comment dirais-je cela est vrai, si je ne le savais pas ? Je retrouve tout dans mes souvenirs ; j’admire l’homme qui sait si bien imiter ses semblables, et me montrer, comme par enchantement, tant d’hommes dans un seul. Nous payons tous ce tribut d’admiration. Il y a unanimité sur ce point.
    Mais voulez-vous expliquer les sensations que l’homme supérieur vient d’exciter en nous ?  Les discussions et les disputes seront interminables : nous rentrons dans la langue artificielle, et cette langue là est différente, non seulement de peuple à peuple, mais encore d’individu à individu.

                                         Suite
 
 

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