Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' IMPROVISATION - 2

Publié le par Joseph Jacotot

 





Pages 268 à 273
 

 DE L’IMPROVISATION - 2

 ’inconvénient est encore plus sensible quand on écrit ; car en parlant, je vous montre mon émotion, et je réveille la vôtre malgré vous : ce n’est plus un souvenir, c’est une réalité. Je vous dis que Talma est admirable dans la langue qu’il parle pour nous dire que Sylla n’était pas heureux. Mais  l’écriture est inanimée de sa nature ; le lecteur qui ne s’abandonne pas ne peut pas être entraîné, et l’on est trompé sur les sentimens ou la conviction de l’écrivain par des signes d’usage, comme quand on juge de la bienveillance du cœur par la politesse des paroles ou par des formules d’étiquette ;

   

Il en est de la langue naturelle comme de la musique : elle n’exprime bien que le sentiment et non pas la pensée. Tout le monde est ému quand Talma parle, même  ceux à qui l’éloignement ne permet pas de distinguer toutes les paroles qu’il prononce. Le poète et Talma n’ont rien de commun. Racine est superbe, et Talma aussi. L’acteur a seulement plus à faire pour combattre Racine, parce qu’ici la distraction est bien forte : je ne puis pas tout à fait oublier Racine, et je partage mon admiration quand je vois Joad et que j’entends tout ce qu’il dit. Mais n’être point vaincu dans cette lutte me paraît encore plus glorieux que de triompher de tout autre écrivain. Cette victoire n’est pas cependant un spectacle moins intéressant. Le succès est encore plus éclatant, car alors l’acteur fait tout lui-même : il compose presque toutes les situations qu’il nous représente. Il emporte une double couronne. Voyez ce que mademoiselle Mars fait avec les canevas de Marivaux. Quelle belle composition ! Avec quelle légèreté elle traite l’auteur ; avec quels égards au contraire, avec quelle attention elle joue Molière.

Mais ici, comme en toute autre chose, ce n’est pas le génie mais le talent que j’admire ; la supériorité existe ; je la reconnais, je la sens : mais cette supériorité est acquise comme celle de Corneille et de Newton. Je ne l’admirerais point si elle était naturelle. Je n’admire pas la nature, mais le créateur. J’admire ce que l’homme fait, cela est à lu ; non pas ce qu’il peut faire, il en a reçu la faculté.

On peut surmonter les plus grandes difficultés par un  travail opiniâtre. Mais si on a tant de peines à se vaincre soi-même, il est bien plus difficile encore de convaincre les autres. La parole réussit mieux que l’écriture ; je le sais par expérience : mais enfin je n’ai que cette ressource pour me faire comprendre, et je veux essayer.

L’improvisation est évidemment un talent acquis. Que peut, en effet, voir le génie ? Combiner, décider quels sentimens il faudrait communiquer, et dans quel ordre. Tout le monde a ce génie là. Le savant, l’ignorant, l’enfant, la femme, l’homme, nous le faisons tous mentalement : mais un mot ne vient pas au moment où nous l’attendions, et cette recherche nous trouble ; un autre se présente sans cesse et cette importunité nous distrait. Heureux s’il ne s’échappe de notre bouche ! Alors nous sentons qu’il nous a trahis : cette pensée nous déconcerte et nous restons muets.

 Improviser, c’est parler tout seul à des gens qui vous écoutent, sans vous arrêter, sans réchauffer sans cesse votre verve par des interruptions ; c’est donner des explications qu’on ne demande point, résoudre des objections qu’on n’a point faites ; en un mot, c’est être acteur tout seul en présence de spectateurs qui répondront si cela leur plait, qui garderont silence s’il leur convient. Dans la conversation, tout le monde improvise ce qu’il dit ; et si chacun de nous retenait ce qui a été dit de part et d’autre, il pourrait, en suivant un certain ordre d’usage et de convention, faire de tout cela autant de discours différens que les interlocuteurs ont émis d’opinions différentes. Voilà pourquoi un philosophe, qui se connaissait en profondeur de pensées, comme on dit, admirait les discussions approfondies d’un cercle de femmes de Paris, sur des questions qui ne semblent pas être du ressort de ce sexe. Chacun de ceux qui parlent dans une société parlerait long-temps s’il n’était pas interrompu quand il est animé, c’est-à-dire, quand il est tout entier à ce qu’il dit, et qu’il n’éprouve aucune distraction ; et même l’interruption ne peut que l’animer encore davantage. Mais le silence de l’auditoire produit l’effet contraire, dès qu’il le remarque ; tous ces regards tournés vers lui l’épouvantent, et il se tait : mais ce n’est pas défaut de génie, encore une fois, c’est distraction ; c’est un homme faible : il n’est pas maître des mouvemens de son cœur qui palpite ; il ne se possède plus ; la raison l’abandonne, dès-lors, il ne voit plus rien ; il ne peut plus rien comparer, plus rien mesurer : il a perdu le génie parce qu’il a perdu la raison.

 Apprends donc à te vaincre : VOILA LA PREMIÈRE RÈGLE DE L’IMPROVISATION.


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