Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L'IMPROVISATION - 3

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 274 à 280




DE L’IMPROVISATION – 3




    Je parle ici de l’improvisation au milieu d’une assemblée. Le regard malin d’un seul auditeur peut ainsi déconcerter le parleur ; mais quand on fait de la rhétorique un à un, et que les deux interlocuteurs s’entendent bien, il n’y a plus d’improvisation, c’est-à-dire, plus de continuité nécessaire dans les paroles : le geste muet, je regard, tout se comprend, tout compte entre deux amis, tout fait partie des discours; les silences mêmes comptent comme les soupirs dans la musique : ils expriment la phrase, ils en déterminent les mouvemens, et font valoir, en les isolant, les expressions dont elle est composée.

    Il est plus difficile de plaire à deux qu’à un seul. Comment concilier, en effet, deux opinions souvent opposées ? Plus vous pénétrez dans l’âme de l’un, plus vous irritez l’autre. Il faudrait avancer en même temps sur deux routes contraires, dire à la fois le pour et  le contre, et ce serait un moyen infaillible de déplaire à tout le monde. Molière, avec tout son talent, ne l’a jamais essayé que dans des apartés réels et supposés.

    Au contraire, s’il s’agit d’une assemblée, l’entreprise n’est point hasardeuse. On peut l’entraîner parce qu’elle sent, on peut la tromper par ce qu’elle ne raisonne pas. Le peuple d’Athènes allait sans cesse, comme par un mouvement d’oscillation,  d’un  orateur à un autre sans se reposer ni se fixer à quelque avis. C’est la liberté, ma volonté de chaque membre qui produit cet air d’indécision et de balancement machinal de la masse. Ces chocs involontaires produisent des mouvemens imprévus. Les forces existent ; leur intensité, leur concours, leur point d’application varient sans cesse avec la volonté variable des individus ;  et la résultante, c’est-à-dire la direction que prendra le corps mu, ne peut être connue de personne. Celui-là donc est le plus sûr de réussir, qui sait le mieux exciter les passions, pourvu qu’il ne parle pas pour Milon devant le tribunal présidé par Pompée ; car alors il ne parle pas devant une assemblée : il n’a que Pompée pour auditeur. Le plaidoyer de Cicéron n’est pas moins un modèle de l’art de parler aux assemblées. C’est probablement dans ce sens que Quintilien a dit qu'  un discours peut être bien fait, quoique l’orateur n’ait pas réussi.  Quintilien a raison, parce que le discours doit être jugé par l’espèce humaine qui ne change jamais de manière de sentir, et pour laquelle il n’y a point de Pompée.

    Vous voyez que le génie n’a rien à faire à tout cela. Que la chose se passe comme je le dis, ou non, la force des circonstances est un fait auquel il doit se soumettre, et qui ne dépend de nous en aucune manière.

DEUXIÈME RÈGLE. Ne vous laissez donc jamais intimider par les cris.


    D’abord une assemblée qui crie est une assemblée de fous ; vous n’avez pas tort parce qu’ils crient : il faut chercher à les apaiser sans doute ; mais les cris, cette dernière raison du plus grand nombre, ne prouvent rien ; et si vous parvenez à les calmer, réfléchissez à ce que vous avez dit, et vous verrez que c’est une sottise oratoire. C’était l’opinion de Phocion, et Phocion n’a jamais passé pour un mauvais plaisant. Il avait écouté Démosthène, il avait étudié le peuple d’Athènes, il avait remarqué les flots tumultueux, le flux et le reflux de cette mer agitée. Un jour donc qu’on l’applaudissait, lorsqu’il était à la tribune, il se retourna pour demander à son voisin : «  N’ai-je point lâché quelque sottise ? «  sa crainte était fondée : rire, applaudir, pleurer, sont le signe d’un sentiment ou d’une passion.

    Ne craignez pas plus les applaudisemens que les censures, ou vous n’improviserez jamais. Soyez calme dans vos plus grands mouvemens oratoires ; modérez-les parce que vous le jugez convenable, et non parce que vous manquez de courage. C’est la raison seule qui doit être votre gouvernail. Il est d’ailleurs des circonstances où le devoir exige de ne tenir aucun compte de tout ce fracas.
Socrate disait à Alcibiade, en lui montrant les Athéniens un à un : «  Voyez, voilà pourtant celui qui vous fait peur quand vous montez à la tribune. »

    Mais direz-vous, il est dans la nature d’être intimidé par le nombre. Sans doute ; tout est dans la nature : il est dans la nature de se laisser emporter au torrent comme de le remonter ; mais celui qui lutte contre les flots use des forces que la nature lui a données. Si vous ne pouvez pas vous vaincre, vous n’êtes pas homme : roulez et taisez-vous.

    Ne dites pas : Faut-il donc menacer du geste ses auditeurs, leur lancer des regards furieux, leur faire entendre que rien ne peut nous faire reculer ; se jeter dans la discussion comme dans une mêlée, monter à la tribune comme on monte à l’assaut ? Je vous répondrais : Avez-vous l’intention de faire de la rhétorique ? Elle est bonne ; mais il n’y a pas de raison dans tout cela. Ne vous ai-je pas cité Cicéron ou Démosthène pour modèles ? un furieux tel que vous le dépeignez n’est pas un orateur : il peut avoir du talent ; mais il n’a pas de raison. Faites toutes les suppositions qu’il vous plaira, imaginez  tous les défauts que peut avoir un orateur : s’il sait la langue, vous verrez que ce n’est pas le génie, mais la raison qui lui a manqué. Or la langue s’apprend, et la déraison n’est qu’une distraction.

    Ceux qui prétendent qu’il y a dans la littérature, autant de génies différens que de dieux dans la mythologie, ont, comme les Grecs, leurs dieux supérieurs et leurs dieux inférieurs ; ils placent parmi ces derniers les improvisateurs et les rapsodes. Quelle révolution a donc détrôné ces bardes qui improvisaient les chants guerriers ; ce Tyrtée que les Spartiates demandèrent aux Athéniens pour leur inspirer l’amour de la gloire, et leur assurer la victoire ? Ces improvisateurs, dit-on maintenant, n’ont jamais rien enfanté de comparable aux productions écrites de nos grands hommes. On oublie Brydayne et Mirabeau ; on ne songe pas que l’improvisation n’est pas l’écriture ; que ces deux talens diffèrent dans leurs moyens comme dans leur but. Quoique Bourdaloue soit un grand orateur, il disait lui-même en parlant de Brydayne : «  On rend à ses sermons les bourses qu’on a volées aux miens. »

    C’est que Brydayne parlait, et que  Bourdaloue récitait un discours écrit. Si on eût sténographié les discours de Brydayne, on ne les comprendrait pas à la lecture. Ce que Brydayne disait était fait pour être dit, et non pour être lu ou récité. Ce que Bourdaloue ou Massillon écrivaient était fait pour être lu, et non pour être dit. Si Talma improvisait, son jeu changerait à l’instant : il ne serait pas moins admirable ; mais il serait autre. Je me fais une idée vague de ce changement quand je le vois dans une de ces pièces à demi-écrites, où presque tout reste à refaire, d’après un canevas donné sur un tissu où les détails ne sont qu’indiqués sans développement.

    Mirabeau n’écrit pas comme Bossuet ; mais Bossuet ne savait pas parler comme Mirabeau. La renommée d’un improvisateur n’est fondée que sur la tradition ; c’est un fait historique dont il ne reste aucune trace. Bossuet est toujours là : nous pouvons l’entendre et l’admirer quand il nous plait. Mirabeau n’est plus ; ses contemporains mêmes ne l’ont pas connu. On lisait ses discours ; on était enchanté, ou épouvanté, ou rebuté par le style, suivant l’opinion du lecteur. On ne pensait pas que ces compostions n’étaient pas faites pour être lues. Tel homme s’était permis de discuter sur son improvisation d’après ses vieux préjugés de lecture, et même avec les préventions d’une faction ; il se trouvait à l’assemblée où il était venu en ricanant pour écouter le grand homme : Mirabeau se montrait, parlait, le charme opérait ; il sortait séduit ou confondu.

    Mais ce premier des orateurs avait-il plus de génie que ses adversaires ? Non, sans doute ; mais c’était le seul qui eût reçu du hasard des circonstances l’éducation convenable. L’histoire de sa vie l’atteste. Cependant cette explication est trop simple. D’ailleurs, si cette supériorité a été acquise, un autre pourrait s’élever à cette hauteur, et l’éclipser. Les Ephésiens disaient : «  Si quelqu’un veut exceller ici, qu’il aille exceller ailleurs. » C’est notre devise à tous. C’est le considérant sous-entendu de tous les arrêts d’exil rendus par les peuples de la Grèce contre tant d’hommes célèbres.

    La vue d’un grand homme ne m’irrite pas plus que celle d’un parvenu qui a fait sa fortune par son travail ; au contraire, je les honore, je les respecte. Leur exemple est encourageant pour ceux qui ont la patience de les prendre pour modèles ; mais j’avoue qu’il doit désespérer les autres. Pour se venger, ils expliquent de mille manières bizarres comment il peut se faire qu’ils ne sont pas César. Ils le comparent à un pommier qui porte des pommes. On lui accorde la palme et on lui conteste le mérite de l’avoir remportée.  C’est une idole qu’on adore dans une langue qu’il n’aurait pas pu apprendre : on en explique les mécanismes par les principes d’un système qu’il n’aurait pas pu inventer ; on chante ses louanges dans des vers qu’il n’aurait pas pu faire.

Dans l’Enseignement universel, on croit, comme nous l’avons vu, que tous les hommes ont une égale intelligence. On ne laisse point d’excuse à la paresse.


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