Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L'IMPROVISATION - 5

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 290 à 293




DE L’IMPROVISATION - 5




    Une tendre mère a vu son fils unique partir pour la guerre ; elle l’attend, elle pleure, et son fils n’est point rendu pendant long-temps à ses vœux. Dieu exauce enfin ses prières. Elle revoir l’objet de sa tendresse. Il entre, elle éprouve un saisissement qui ne lui permet pas de parler. Ne pense-t-elle pas, ne sent-elle rien quand elle reconnaît les traits de celui qu’elle aime ? 

    Le cœur de son fils bat sur son cœur qui palpite : ces longs embrassements, ces éteintes d’un amour inquiet au moment du bonheur, d’un amour qui semble craindre une nouvelle séparation ; ces yeux où la joie brille au milieu des larmes ; cette bouche qui sourit pour servir d’interprète au langage équivoque des pleurs ; ces baisers, ces regards, cette attitude, ces soupirs, ce silence même, les  comprenez-vous ? Eh bien ! Cette bonne mère a tout dit. Essayez de traduire ce que vous venez de voir. Il faut être Homère pour le dire en grec, ou Virgile pour le dire en latin, ou Racine pour l’exprimer en français.

    Mais Homère, et Virgile, et  Racine ne sont que des traducteurs: le langage arbitraire qu’ils ont appris prouve qu’ils sont savans ; mais ils ne rendront jamais qu’à peu près ce que le langage naturel leur a appris. L’improvisation des pensées et des sentimens est complète : Homère, Virgile et Racine ne peuvent atteindre cette perfection que comme pères. Qu’ils en sont loin comme poètes !

    Tout le monde a le génie de l’improvisation dans ce sens que nous improvisons tous et toujours. Il serait plaisant qu’un homme ne pût pas apprendre à dire le nom de ce qu’il pense et de ce qu’il sent. Comment ne sentez-vous pas que Racine n’est beau que parce qu’il me fait penser à ce que j’ai pensé, à ce que j’ai senti ?  C’est la contre-traduction que je fais moi-même qui est la véritable cause de mon émotion : si je ne comprenais pas comme Racine la tendresse maternelle, les vers de Josabeth ne sauraient m’émouvoir.

    Si Racine connaissait mieux que moi le cœur d’une mère, il perdrait son temps à me dire ce qu’il y a lu. Je ne retrouverais point son observation dans mes souvenirs, et je ne serais pas ému. Ce grand poète suppose tout le contraire : il ne travaille, il ne se donne tant de peines, il n’efface un mot, il ne change une expression que parce qu’il espère que tout sera compris de ses lecteurs précisément comme il le comprend lui-même. Il croit qu’ils ont tous vu ce qu’il a vu, pensé ce qu’il a pensé, senti ce qu’il a senti, ni plus ni moins.  Il s’efforce de tout dire, mais une langue artificielle est imparfaite : c’est l’ouvrage de l’intelligence humaine, et je dois rentrer en moi-même. Il faut que je recoure à mon propre génie, au génie de tous les hommes, pour deviner ce que Racine a voulu dire, ce qu’il dirait comme homme, ce qu’il dit quand il ne parle pas, ce qu’il ne peut pas dire tant qu’il n’est que poète.

    Voilà ce que chacun de nous pense en lisant Racine. Mais ces jouissances pures ne nous paraissent faites que pour nous seuls. C’est un plaisir privilégie que nous réservons pour nous-mêmes, à l’exclusion de qui que ce soit. Sentez-vous cela comme moi, dit-on gravement. L’on s’admire ; on se croit Racine et l’on a raison.

    La folie est dans la prétention d’avoir seul l’intelligence d’une langue que tout le monde peut apprendre quand on le veut.




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