Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DE L' IMPROVISATION - 6

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 293 à 296



DE L’IMPROVISATION - 6



    C’est ainsi  qu’on s’extasie devant un tableau. L’œil d’un peintre voit, dit-on, des choses que le vulgaire ne perçoit pas. Erreur ridicule. Quoi ! Il a vu ce que je n’ai pas aperçu, il me le raconte avec son pinceau, et je me récrie ! Mais quelle est donc la cause de mon admiration ? Il a imité la nature, répondrai-je.

    Mais si on insistait : Vous connaissez donc la nature comme lui, vous aviez donc remarqué tous ces détails ? Ne serai-je pas obligé d’avouer que j’admire en sot, ou que j’ai le même œil que David ou Raphaël, Raphaël remarquait comme je remarque, parce qu’il était homme comme moi ; mais il remarquait qu’il avait remarqué : voilà sa supériorité. Il se rendait compte à lui-même de tout ce qu’il voyait, et il essayait de m’en retracer le souvenir. Que Vernet devait rire quand il entendait le Parisien qui n’avait vu que les ondulations de la Seine, décider de la vérité d’un tableau qui peint la nature en deuil, la mer en fureur et les reflets d’une lumière effrayante, la pompe affreuse et l’appareil terrible qui enveloppe un vaisseau battu par la tempête !

    Mais un marin témoin du naufrage auquel il a échappé, se rappellerait ces scènes d’horreur, et, voyant, dirait en lui-même comme Vernet : Que cela est beau ! Que cette langue de la peinture est pauvre ! Qu’il y a peu de choses sur cette toile en comparaison de ce ciel que j’improvise !

    Nous improvisons tous en lisant, comme en regardant, en tâtant, et en écoutant. Chacun de nos sens nous fournit, dans un instant, une infinité d’idées et de sentimens qui existent tous à la fois sans se mêler, sans se nuire.  Ce n’est que sur le papier que la pensée et le sentiment s’étendent et s’affaiblissent en se divisant par des signes qui s’isolent par leur nature, et ne se réunissent que par la pensée qui les rattache à l’unité. Chaque art a ses règles qu’il faut apprendre ; mais ces règles sont conventions : voilà pourquoi elles sont sujettes au changement.

    La musique n’est pas la nature : ce n’est qu’une imitation d’après des habitudes variables selon les temps et les lieux. Lulli était admiré, donc il était admirable, c’est-à-dire, qu’avec les signes, les usages reçus de son temps pour l’harmonie et la mélodie, il excitait les passions de ses auditeurs. Vouloir juger aujourd’hui de la valeur de ses expressions musicales par l’effet qu’elles produiraient sur nos oreilles, c’est vouloir juger du mérite d’une langue par une autre. Faites, selon les temps, des signes tout l’usage qu’en faisaient Lulli ou Mozart : vous arriverez également au but.

    Ces réflexions ont pour but de montrer que Tout est dans tout, qu’on trouve partout des modèles de l’art, pourvu qu’on sache les lire. Bossuet, par exemple, est toujours à imiter ou à traduire, même lorsqu’il traite les sujets qui vous paraissent les plus éloignés de celui qui vous occupe.

    Bossuet transportait son auditoire ; donc il avait un talent supérieur ; voilà notre règle. Les hommes du temps de Louis XIV étaient les hommes d’aujourd’hui. J’ai plus d’une fois remarqué l’étonnement de la jeunesse quand je parlais de Bossuet, quand je lisais quelques-unes de ces pages où l’éloquence est, pour ainsi dire, cachée à nos yeux sous un voile épais, parce que le sujet ne nous paraît même pas susceptible d’être traité éloquemment.

    Je connaissais mon auditoire, nous dirait Bossuet ; je le faisais fondre en larmes ; j’ai été plus d’une fois interrompu par les sanglots.

    Croyez-moi, si j’avais l’honneur de porter la parole devant vous, je connais toutes vos pensées les plus secrètes. Je puis sonder les replis de votre cœur.


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