Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES -2

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 299 à 306





DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES
Deuxième partie




    Je dois m’attendre à la moquerie des autres peuples : ils se ressemblent tous. Les français n’apprendront pas sans rire que, par l’Enseignement universel, un flamand parvient à parler et à écrire aussi bien qu’eux. Les peuples sont, comme les individus, jaloux et moqueurs les uns à l’égard des autres. Ils répètent sérieusement que la langue française est bonne pour parler à des hommes, l’espagnol à Dieu, l’anglais aux oiseaux, que sais-je encore ? J’ai oublié le reste.

    Quand deux hommes se rencontrent, ils se font politesse comme s’ils se croyaient égaux en intelligence ; mais si l’un d’eux se trouve enfoncé dans le centre du pays de l’autre, on ne fait plus tant de cérémonie : on abuse de sa force comme de raison ; tout dénote dans l’intrus une origine barbare ; on le traite sans façon comme un idiot. Sa prononciation fait pâmer de rire, la gaucherie de ses gestes, tout annonce en lui l’espèce bâtarde à laquelle il appartient : là c’est un peuple lourd, celui-ci est léger et frivole, celui-là est grossier, celui-ci fier et hautain. 

    En général, un peuple se croit, de bonne foi, supérieur à un autre peuple ; et pour peu que les passions s’en mêlent, voilà la guerre allumée : on tue tant qu’on peut de part et d’autre, sans remords, comme quand on écrase des insectes. Plus on tue, plus cela est glorieux. On se fait payer tant par tête ; on demande une croix pour un village brûlé, un grand cordon si c’est une grande ville, suivant le tarif. Et ce trafic de sang s’appelle amour de la patrie.

    Cette démence n’est-elle pas universelle ? Où donc est-il, ce peuple qui se prétend supérieur aux autres par la raison et  par l’intelligence ? Vous parlez d’amour de la patrie, et c’est au nom de l’amour de la patrie que vous vous élancez comme des bêtes féroces sur le peuple voisin. Et si l’on vous demandait ce que c’est que votre patrie, vous vous égorgeriez vous-mêmes les uns les autres, avant de tomber d’accord sur ce point.

Oui, sans doute, il y a une patrie : c’est celle qu’on défend.

Il n’y a point de patrie qui attaque.

- Tout le monde sait cela, direz-vous.


- Avouez qu’on ne s’en douterait pas ; convenez que les disputes de supériorité de peuple à peuple sont aussi ridicules que les prétentions des individus entre eux.

- Cela se peut ; mais revenez donc à l’Enseignement universel.

- Je n’en suis pas sorti : je vous dis que tous les peuples, comme les individus,  ont une égale intelligence ; que les peuples diffèrent par les mœurs comme les hommes par les actions. Le calumet, la pipe, le turban, l’habit long, le gilet de velours par-dessus ou par-dessous, la taverne ou le salon : l’homme choisit dans tout cela ce qui lui convient. Tout cela n’ôte ni ne donne de l’intelligence : ce choix appartient à la volonté, et je n’ai pas dit que les peuples, pas plus que les hommes, avaient la même volonté. Annibal menaçait Rome ; les Romains voulurent périr plutôt que de céder et ils ne périrent pas. Les Romains n’avaient pas plus d’intelligence que nous ; mais c’était leur goût, leurs mœurs et leurs habitudes ; un autre peuple serait allé à la comédie : chacun son goût, mais l’intelligence est la même.

    Au surplus, vous savez que je n’écris point pour les peuples : ils sont ce qu’ils ont été et ce qu’ils seront. Je parle à chaque individu : un individu peut tout ce qu’il veut. Voilà l’Enseignement universel.

    Il faut en appliquer la méthode surtout aux choses utiles : faire une tragédie impromptu demande une longue étude ; improviser un petit compliment en vers est un talent de salon qui suppose également des connaissances acquises, indépendantes de l’intelligence que nous avons tous ; mais ces talens ne trouvent pas si souvent leur application, et ils ne sont pas si utiles que l’improvisation en prose.

    Or, il y a trois genres : on se propose quelquefois de louer ou de blâmer. C’est le même genre qu’on appelle démonstratif. Je ne sais pas  pourquoi les rhétoriciens n’ont fait qu’un genre de deux choses si différentes. On ne loue guère que par la force, ou en passant et par manière d’acquit ; je dis par force, c’est-à-dire, pour obéir aux usages, aux conventions reçues. Les académiciens sont convenus de se louer entre eux. Mais on sent la contrainte du laudateur  dans ces compositions littéraires: il est même reçu que ces discours académiques ne tireront point à conséquence. C’est une parade qu’on joue par ordre et de mauvaise grâce. L’orateur est embarrassé de son rôle, et quand il a la maladresse d’y rester et d’exécuter l’ordre à la lettre, quand il ne sait pas adroitement substituer un sujet à sa façon à celui qui lui a été imposé, les bâillemens de l’auditoire l’avertissent qu’il a trop de scrupules. 

    Un peu de supercherie est utile en pareille occasion. Du reste, on est équitable envers le panégyriste obligé, on lui tient compte de son dévouement : chacun se rend justice, et sent qu’à sa place il ne pourrait pas faire mieux. Il n’est pas dans la nature qu’un homme loue sincèrement un autre homme. En effet, quand on croit à la différence des intelligences, quand on croit que le génie a tout fait, il ne reste plus rien à louer. Et quand la conscience dément l’éloge, on ne peut louer que gauchement.

    On sent d’après ces réflexions, combien un éloge doit être difficile à faire. Il est bien aisé, disait Socrate, de louer les Athéniens en présence des Athéniens. Il aurait pu ajouter : «  Mais l’entreprise serait bien hasardeuse en présence des Lacédémoniens. »

    Il n’y a point d’éloge cité comme chef-d’œuvre, mais surtout il n’y a point de collection d’éloges qui aient jamais fait la réputation d’un grand écrivain. Quelques poètes sont venus jusqu’à nous avec des satires ; aucun avec des éloges. Il y aurait de quoi périr d’ennui.


    Mais enfin, si nous voulons enseigner à improviser un éloge, nous faisons étudier l’oraison funèbre de Henriette de France.
    Nous remarquons que Bossuet a choisi cette proposition oratoire : «  Dieu a voulu la révolution d’Angleterre. » C’est cela qu’il s’agit de prouver. Le cadre est vaste, le spectacle est grand, l’exemple est terrible, les suites sont affreuses, les obstacles renaissent sans cesse. La vertu de Henriette semble d’abord tout aplanir. Dieu triomphe de tout. L’événement avait été prédit d’avance : cette sinistre prédiction nous épouvante.


    Nous faisons voir que tous les détails de cette belle composition se trouvent partout ; que tous les éloges sont calqués sur celui-là, et qu’il ressemble lui-même à tous les autres ; l’histoire d’Angleterre est écrite dans chaque mot ; il serait facile de l’inventer d’après le discours ; et, si l’on se trompait sur des faits précis, on ne pourrait imaginer que des faits analogues quand on sait lire ; or, voici comment nous faisons lire :

Exorde : «  Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l’indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, de leur donner, quand il lui plait, de grandes et de terribles leçons. »

    Cela m’apprend que Charles ne régnait que sur un coin de terre, que son empire ne contenait que quelques  petits royaumes ; seul me fait comprendre que sa gloire a été perdue, son indépendance détruite, sa majesté violée ; se glorifie de faire la loi m’apprend que Dieu avait menacé dans l’écriture ceux qui abandonnaient son culte ; quand il lui plait, m’indique un événement inattendu. La désobéissance était ancienne ; la punition arrivera quand on en avait presque oublié la cause.

    Continuez ainsi la lecture ; vous apprendrez ce que c’est qu’écrire. Si je ne trouve pas les faits, ou des faits analogues en lisant votre discours, en écoutant votre improvisation, c’est comme si vous ne parliez pas. Cette règle est la même pour improviser comme pour écrire ; c’est la marche de Racine comme celle de Bossuet. Racine a dit :

Tel, en un secret vallon
Sur le bord d’une onde pure
Croît, à l’abri de l’aquilon,
Un jeune lis, l’amour de la nature.

    Vous voyez bien que Joas a été secrètement élevé dans le temple : il était nourri de pures maximes, il était à l’abri des fureurs d’Athalie, tout le monde l’aimait. Ne dirait-on pas que beaucoup de versificateurs ignorent cette règle ? Ils vont me dire : Nous le savons bien ; mais nous avons du génie, et les règles ne sont pas pour nous.

    Laissez ces messieurs enfiler des mots qui ne disent rien, dont il est impossible de composer un tableau de faits concordans et vraisemblables, et recommandez cette règle unique à vos élèves. Toute la rhétorique est là. Qu’ils soient élégans, harmonieux, magnifiques, précis, sublimes même ; ne les suivez pas dans les nues, n’ayez point d’invention point de génie : regardez et dites ce que vous voyez.

    Quand on a appris le discours de Bossuet, on le répète sans cesse, on vérifie tous les autres et l’on improvise. Mais expliquez-nous dira-t-on comment on fait pour improviser ? On fait ce que je viens de dire : on apprend le français, on sait un discours du genre, on le comprend, on y compare tous les autres, on étudie l’histoire d’un homme, et l’on ouvre la bouche. Voilà le secret. Mirabeau n’en avait pas d’autre.





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