lettre à son Altesse Royale le prince Frédéric des Pays Bas

Publié le par Joseph Jacotot

A Son Altesse Royale le Prince Frédéric des Pays-Bas.

 

 

Mon Prince,

Lorsque la commission d’inspection pour l’instruction militaire a été dissoute, je m’en suis réjoui dans l’intérêt de l’école normale qui a été organisée à rebours, d’après les conseils de cette commission. Ce n’était pas la faute de ces commissaires ; ils ont cru bien faire, mais enfin ils fesaient mal. Il en arrive, chaque jour, tout autant à ceux qui ne sachant pas à ce dont il s’agit, se mêlent de donner des conseils à Votre Altesse Royale, soit pour l’organisation, soit pour l’administration de l’armée. Dans ce conflit, je continue à faire mes efforts pour suivre, malgré tant d’obstacles, la route que je me suis tracée. Je gâte l’enseignement universel, je le modifie suivant les circonstances. Je m’en écarte, quand on m’y force, et j’y reviens dès que je le puis. Je passe ainsi cinq heures par jour à l’école, alternant et corrigeant sans cesse mes procédés pour entrer, s’il est possible, en conciliation avec nos savans antagonistes.

Ayant donc appris qu’une nouvelle commission, établie à *** se croit capable d’apprécier l’enseignement universel qu’elle ne connaît point, et voulant ( pour plaire au Roi ) me conformer à l’avenir aux intentions de ces nouveaux juges qui ne voient pas qu’ils vont prononcer dans leur propre cause, je viens d’envoyer à *** monsieur *** pour assister à l’examen de nos cadets et me faire un rapport détaillé des circonstances de cet examen.

Je supplie, en conséquence, Votre Altesse Royale d’avoir la bonté de donner les ordres nécessaires pour que monsieur *** puisse, sans obstacles, remplir la mission dont je l’ai chargé.

J’oubliais de dire à Votre Altesse Royale que monsieur *** membre de la commission vient d’écrire que les militaires devraient rapporter la dynamique de Smith à l’a b c. Monsieur *** ajoute que la chose est facile ; monsieur *** a raison. En conséquence je me suis empressé de faire afficher cet avis à l’école normale. Malheureusement nous avons été prévenus un peu tard du désir de la commission à ce sujet.

Peut-être monsieur *** à qui monsieur *** s’est adressé, exclusivement, pour avoir des renseignements sur la dynamique a-t-il expliqué notre embarras. En attendant j’ai assuré nos élèves, épouvantés par l’exigence de la commission, en leur disant que monsieur ***, dans sa correspondance que monsieur ***, promet qu’on ne jugera pas le soi-disant enseignement universel d’après le dire de cette commission. En effet le *** ne peut pas décemment prononcer sur le mérite de l’enseignement universel qui a l’audace de proclamer l’inutilité et par conséquence le danger des explications qu’on donne à ***.

Cette école, Mon Prince, paraît fâchée contre nous. Votre Altesse Royale lui a ordonné de nous envoyer différents objets. Monsieur *** (si c’est monsieur ***) l’a oublié probablement, car monsieur *** n’a pas encore reçut tout ce que nous avons demandé et le peu qui a été expédié est dans un état à faire pitié. C’est toujours bon pour l’école normale.

Quoiqu’il en soit, Mon Prince, j’espère toujours (car l’espérance ne meurt jamais dans le cœur de l’homme) qu’il en sera de *** de *** comme de *** de ***. Les *** ont reçut cette année, tout en grognant, douze universels : l’un d’entr’eux, le jeune *** de *** n’a mis que dix mois pour acquérir le titre glorieux de citoyen académique. Ce jeune homme ne savait que lire et écrire, encore par trop bien, quand on l’a donné à M. ***. Or donc, après avoir tourné entre eux tous, les *** l’ont reçu avec éloge, et cette circonstance, soit dit en passant, leur fait honneur, car nous n’avons pas de plus têtus antagonistes. Mais l’enseignement universel : ayant voulu faire claquer le fouet, après cette victoire, et monsieur *** entendant bien le bruit du fouet, et jugeant, avec raison, que cela devait faire tort aux bons athénées de sept ans, a gourmandé et fait gourmander, dans plus de dix lettres, les dits examinateurs ; ceux-ci ont pris la mouche et ont dit qu’ils avaient suivit le règlement. Puisse monsieur *** suivre un aussi bel exemple. Cela ne sera pas si difficile pour lui, car il n’a pas de monsieur *** sur le dos.

Mais parlons de l’avenir. Comme monsieur *** n’est plus aussi bouillant que dans le principe pour le succès de l’école normale ; ce dont je crois pouvoir juger d’après le ton des lettres qu’il écrit à monsieur *** (et qui semblent calquées sur le formulaire impertinent de monsieur *** quand il me donne avis de ………. il serait peut-être bon que monsieur ***, que je regrette de n’avoir pas vu à son passage à  Louvain, mais dont le zèle ne saurait être douteux quand il s’agit d’entrer dans les vues de Votre Altesse Royale, manifestât encore plus d’ouverture, s’il est possible, dans sa correspondance avec monsieur *** tout l’intérêt qu’il prend personnellement aux résultats d’un essai dont Sa Majesté, ainsi que Votre Altesse Royale, désire ardemment la réussite. Ces petits moyens d’administration font bien sur l’esprit des subalternes. Ils produisent plus d’effet que ses reproches qui ne feraient qu’aigrir. D’ailleurs on ne doit reprocher à personne d’être antagoniste de l’enseignement universel ; les opinions sont libres ; mais qui veut la fin doit vouloir les moyens.

C’est ce qu’à très bien senti monsieur *** qui vient de ……… et fait semblant de croire qu’un élève ne peut pas apprendre ce que son maître ignore. Il sait pourtant le contraire depuis dix ans, ainsi que monsieur *** ; mais la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Nos cadets vont bien. Je viens de découvrir que les conseillers de la vieille méthode les ont forcés d’étudier une géométrie sans démonstrations. Je leur ai ordonné (autant que ma puissance puisse s’étendre) de les inventer, et ils les inventent.

Je viens d’apprendre, par les journaux, l’établissement de l’école de Bréda. Cette proclamation du triomphe de ce que j’appelle la longe ( dans mon discours d’installation de l’école normale) m’a comblé de joie. J’ai conçu l’espérance de voir bientôt le terme d’une institution éphémère, dont je n’ai cessé de proclamer la dissolution dès le principe. Je supplie Votre Altesse Royale de dire à Sa majesté qu’Elle me trouvera toujours prêt à seconder (si les circonstances le permettent quelque jour) les intentions du Roi pour faire jouir ses peuples du bienfait de l’enseignement universel.

J’ai l’honneur etc.

 

 

Louvain le 14 Février 1828

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Russalka 16/03/2007 18:45

Quelle lettre superbe... quelle énergie!