lettre au Roi

Publié le par Joseph Jacotot

Au Roi.
 
Sire !
Lorsque Votre Majesté m’appela pour établir l’enseignement universel dans son Royaume, je me suis annoncé comme un philosophe qu’on croit avoir besoin de consulter. Votre Majesté a daigné me témoigner de la confiance sous le titre que je m’étais donné à moi-même et dont j’avais besoin pour la coopération qui m’était demandée.

Cette dignité, de nouvelle espèce, à laquelle je m’élevais sans contestation comme sans approbation formelle, fut tout à la fois, l’objet de la risée et de la jalousie universelle. On m’appela chevalier d’industrie, charlatan, escroc, etc. etc. Votre majesté sait tout cela. Las enfin de voir qu’on insultait, même officiellement, le soi-disant enseignement universel, j’ai résolu de faire un coup-d’état dans mon petit empire d’enseignement universel, sachant bien que l’exercice de mon autorité d’opinion n’avait aucun inconvénient et ne produirait que des huées, puisque l’autorité réelle ne pourrait point l’appuyer. Mais je voulais prendre acte de la conspiration. J’ai toujours dit à Sa Majesté qu’il était impossible d’établir l’enseignement universel dans l’ordre social à cause des préjugés et des intérêts opposés. Je pensais bien qu’il était impossible que Son Altesse Royale approuvât la conduite.

Son Altesse Royale m’écrit qu’Elle me désapprouve à regret. J’ai été sensible à cette parole du prince, dans une circonstance où Son Altesse Royale (dont je connais par moi-même les bonnes dispositions) ne pourrait approuver ce que j’ai fait, ce que j’ai cru devoir faire. Pour conserver aux familles le bienfait de l’enseignement universel pur, malgré les persécutions auxquelles mes disciples sont en butte chaque jour, je me suis vu réduit à heurter de front les convenances de l’ordre social ; je ne devais pas balancer.
Cependant comme j’ai annoncé que, dans la supposition de l’établissement de l’enseignement universel, il faudrait faire ce que je dis, tout ce que je dis, rien que ce que je dis, je dois me retirer et je me retire avec respect. Mais, Sire, le philosophe reste toujours aux ordres de Votre Majesté, si jamais Elle croit que le moment est venu d’écarter, avant tout, les conseillers de la vieille méthode pour faire jouir les peuples du bienfait de l’enseignement universel. Ce que je ne propose point, ce que je n’ai jamais proposé.
Je me félicite cependant, Sire, d’avoir pu remplir (malgré tout) les intentions de Votre Majesté. Notre méthode n’étant pas, comme l’autre, une méthode de communication, les officiers sont tous capables depuis long-tems de faire de l’enseignement universel dans leurs familles, pour ce qu’il savent comme pour ce qu’ils ignorent. Et si (comme je le prévois) ils ne peuvent parvenir à l’établir dans les corps, Votre Majesté ne me l’imputera pas, Elle en connaît les raisons. Mais il important de faire connaître ces raisons aux pères de familles de tous les pays d’une manière éclatante et extraordinaire, pour la propagation du bienfait. Sans cet éclat, ceux qui, sur toute la terre, veulent étouffer l’instruction, ou la limiter au gré de leurs explications, auraient pu dire : l’essai que Sa Majesté le Roi des Pays-Bas a voulu tenter n’a point réussi ; mais on leur répondra : « on n’a pas « fait ce que le fondateur avait dit qu’il fallait « faire ; à la vérité on ne pouvait pas le faire, « dans l’ordre social, mais enfin on ne l’a pas « fait, essayons dans notre famille ». Ils essaieront et ils réussiront.
Cependant, Sire, la puissance de Votre majesté est grande. Si Votre majesté le veut fortement, je ne doute pas qu’avec le zèle de ceux de mes disciples qui oseront prendre ce titre, sous Votre auguste et spéciale protection, on ne réussisse assez pour faire entrevoir quels succès doit obtenir un père de famille qui ne trouve point, dans les préjugés de ses enfants, des obstacles à vaincre pour faire leur bonheur.
J’ai l’honneur etc.
 
Louvain 29 Février 1828


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le bateleur 31/03/2007 11:27

C'est une question importante que de savoir ce que Jacotot entendait par intelligence
Asurément c'est bien autre chose que ce que déclarait Binet, à savoir "L'intelligence, c'est ce que me sure mon test"
Jacotot considère, et je penche dans cette direction, que toute personne qui a le mode d'emploi de la vie est intelligente
Par la suite, il ne fait pas de différence et refuse les échelles d'intelligence.
Que voudrait dire comparer un grand et un petit du point de vue de ce qui pourrait être "les compétences du corps" (parallèle avec "les compétences de l'esprit") ?
Assurément riensi ce n'est par rapport à telle ou telle épreuve
Pour illustrer le propos, un petit détour par le Japon



En 1899, l'empereur chargea une commission de déterminer s'il y avait lieu de prendre des mesures pour augmenter la taille et la corpulence de ses sujets. Les Japonais sont notablement plus petits que leurs frères d'Europe et d'Amérique; et l’empereur avait eu un instant l'idée que l'on pouvait améliorer la race en accroissant sa taille. Une des questions que Sa Majesté proposa à la commission était de savoir s'il convenait de préconiser , un régime mixte comportant l'emploi de la viande.
 

Après de longs et sérieux travaux, la commission conclut qu'il ne pouvait résulter de l'accroissement de la taille ou du poids aucun avantage positif.
 

Quant au régime de la viande, la commission déclara que les Japonais avaient toujours trouvé , moyen de s'en passer, et que leur endurance et leurs prouesses athlétiques dépassaient celles de toutes les races européennes.


 

Quel intérêt en effet  ?
Notre civilisation privilégie la taille pour ce qui est du corpset l'aptitude à l'abstraction (à une forme de  myopie mentale qui aide à voir les formes) du point de vue de l'esprit
Dès lors la notion d'intelligence est tout à fait faussée...Descartes au début du discours de la méthode
" 2. Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette et distincte ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit; car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêtes, je veux croire qu'elle est tout entière en chacun; et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents, et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce. "
N'est-ce pas là des propos qui annoncent la petite phrase de Jacotot ?
Merci de cette questionle choix de la forme Blog pour l'exposition de l'oeuvre de Joseph Jacotot vise précisément à ouvrir des débats qui font cruellement défaut à notre époque
Notamment celui à propos de l'intelligence.
à suivre ...

Pascal 30/03/2007 19:40

"Tous les hommes ont une égale intelligence"
- Comment interprèter ces mots...? Ce mot...
merci...