Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES - 4

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 311 à 313



DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES
Quatrième partie




    La satire, littérairement parlant, n’est pas plus facile à composer que l’éloge. Si vous vous moquiez de moi en face, il vous faudrait un grand talent pour me faire goûter vos calembours ou vos jeux de mots.  Mais attaquer un  homme absent, le tourner en ridicule, est chose aisée entre rieurs. Parlez toujours. Ceux qui vous écoutent sont disposés à l’indulgence : en fait de satire, on ne conteste d’esprit à personne. Le lion seul s’indigne du coup de pied de l’âne ; les autres animaux ne le trouvent jamais mal appliqué ; item, c’est toujours un coup de pied. Courage. Dans ce cas, il n’y a point d’obstacles à vaincre ; on vous accueille, on vous sourit ; prenez garde simplement que cette bienveillance n’encourage trop votre vanité : vous pourriez aller trop loin.

    Voilà l’écueil de la satire. Vous voyez bien que cette difficulté peut encore se vaincre par la volonté, et que si vous donnez dans le panneau, c’est de vice que vient votre ânerie. Pour l’éloge, les difficultés se présentent dans un ordre renversé. Au premier mot de votre exorde, l’auditeur fronce le sourcil s’il est puissant ; il joue la distraction s’il est votre égal ; on bâille si vous parlez dans une assemblée ; peu à peu votre voix s’éteint, les concessions se suivent, vous reculez au lieu d’avancer, et vous venez de donner la preuve de ce que je en cesse de répéter : ce n’est pas l’intelligence qui manque mais la volonté.

    Eh bien ! Suivez l’usage, ne louez plus, blâmez toujours ; et si vous désirez acquérir une grande facilité en ce genre, l’enseignement universel peut encore vous aider. Etudiez une satire, vérifiez toutes les autres, vous n’y trouverez que ce que vous avez dit vous-même ; mais les combinaisons s’opèrent facilement, et vous deviendrez satirique et improvisateur si cela vous convient.


    Dans tout ce que je dis sur l’improvisation, je suppose, comme on le voit, que l’élève désire commencer par acquérir ce talent. Si, en effet, il était question d’un élève qui eût commencé ses études sous votre direction, celui-là sait un livre ; il n’a plus rien à apprendre ; il lui reste seulement à vérifier : et s’il a la volonté, le talent ne peut lui manquer. Je suppose qu’on sache Télémaque, on a tous les matériaux d’une oraison funèbre comme d’une satire. Il ne s’agit plus que de confronter les styles, les expressions, et voir en quoi tout cela se ressemble ou diffère. C’est une langue commune avec des variétés qu’il faut connaître ; mais cette connaissance ne se devine pas, elle s’acquiert. : ce sont des dialectes qu’il n’est point permis d’inventer.

    Point de génie, s’il vous plait. Je prétends, du reste, que tous les matériaux de l’éloge sont dans Télémaque ; mais ils n’y sont que pour nous, pour notre mémoire. Pour les autres, ils sont épars, isolés, sans suite : c’est comme s’il n’y étaient pas. L’Enéide est dans Homère pour Virgile qui savait Homère. Les tragédies de Racine sont dans Euripide pour Racine, non pas pour Racine homme de génie, mais pour Racine homme qui savait Euripide, et qui rapportait toutes ses lectures à ce seul poète, qu’il étudiait et comparait sans cesse à tout.


Quand on sait un livre, la matière ne manque jamais, les pensées abondent ; il faut choisir et y mettre de l’ordre en parlant : voilà tout.



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