Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES - fin

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 314 à 318




DIFFÉRENCE DES TROIS GENRES
Suite et fin.

   



    Tachez de vous rappeler cette expérience que nous avons faite : un homme nous déplait, et nous remarquons un de ses défauts ; je vous demande quelle est l’action, les paroles de cet homme que nous n’ayons pas l’esprit d’interpréter malignement ; quel est le fait dont nous ne puissions pas induire la preuve du défaut que nous avons remarqué ? Parle-t-il bien, c’est un bavard. N’allez pas plus loin, direz-vous ; Terence et Molière, tout le monde a dit cela, et le contraire aussi.



    Continuez. Hé bien ! Je continue : chaque bonne qualité d’un personnage de mon livre peut donc se développer à l’infini, en passant en revue tout ce qui se fait et tout ce qui se dit dans les livres ; car je puis prêter par la pensée à mon personnage ce qui appartient à un autre. Donc, un éloge, mille éloges sont dans Télémaque par pièces et par morceaux : les rassembler est impossible aux gens de la vieille méthode qui lisent tout ; les réunir le livre à la main, est l’ouvrage de nos commençans ; les présenter quand on veut en écrivant, voilà Racine. Enfin, le dire à la première interpellation, voilà l’improvisation.

    L’écolier, Racine et l’improvisateur marchent chez nous sur la même route ; le chemin est direct, il est unique : le suive qui voudra. On le peut sans maître.

    Un maître n’est jamais nécessaire à l’homme ; mais il est infiniment utile, non pas à ceux qui veulent qu’on leur prouve que cette route conduirait au but, mais à ceux qui, n’ayant jamais réfléchi, et n’étant pas tourmentés du besoin de réfléchir, se laissent conduire avec docilité sans avoir le courage et la patience d’avancer tout seuls. Ils ont besoin d’un compagnon pour les distraire de la fatigue et de l’ennui du voyage : accompagnez-les donc.


    Si l’homme a la faculté de raisonner sur des faits, en le supposant seul sur la terre, quel fait plus digne de son attention que son semblable qui réfléchit et lui communique ses réflexions sur les faits dont ils sont témoins en même temps ! Les pensées de l’un deviennent un nouveau sujet de pensées pour l’autre. Il s’exerce à imiter l’exemple qu’on lui donne ; et quand la leçon du maître n’aurait que cet avantage, rien ne peut la remplacer, même pour les hommes de génie, s’il y en a. on est d’accord là-dessus : l’étude de l’homme est la plus utile de toutes.

    Il n’y a pas de doute que Platon, écoutant Socrate, pouvait profiter davantage d’une seule conversation que nous en lisant tout Platon. Mais écouter n’est profitable que lorsqu’on s’entend. La leçon orale est bien fugitive : le livre reste là, je puis l’ouvrir quand il me plait tandis que les paroles s’envolent, on ne peut plus les retrouver. J’ai souvent dit à mes auditeurs : Tant que vous ne ferez que m’écouter, vous n’apprendrez rien, vous ne retiendrez rien, vous ne me comprendrez même pas. Prenez des notes, recomposez ce discours que j’improvise, vous serez perdus dans ce labyrinthe : c’est un chaos que la lumière n’éclaire pour vous qu’à demi et souvent point du tout. Cependant on s’obstinait à venir m’entendre des villes voisines, l’affluence était si grande que le cours a cessé faute de place pour contenir les auditeurs. Tel est l’ascendant de l’improvisation : l’auditeur est flatté de suivre le cours de ce fleuve qui ne tarit jamais. On croyait d’ailleurs remarquer, dans mes discours, du vrai mêlé de on ne savait pas quoi de bizarre, de singulier, de neuf même, comme s’il y avait du neuf. Cette dernière remarque, quoique fausse, m’a fait beaucoup d’ennemis parmi les gens à prétentions qui craignaient qu’elle ne fût vraie. Enfin je ne pouvais pas être compris parfaitement, et on a interprété malignement, calomnieusement, ce qu’on n’entendait pas. De là cette colère qui m’a tant fait rire.


    Quand vous improviserez, ne faites pas comme moi ; faites la leçon comme on la fait : on ne viendra pas vous entendre ; mais on ne vous critiquera point. Cependant, ne renoncez pas pour cela à notre marche ; ayez un livre commun entre vos élèves et vous ; sachez-le tous ; parlez alors tant qu’il vous plaira : ils comprendront tout ce que vous direz ; ils le retiendront sans peine, et ils iront sept, huit fois plus vite que les autres.

    Si nous avions retenu tout ce que nous ont dit les dix ou douze discoureurs successifs que nous avons entendu parler quand nous étions petits, nous serions plus savans que qui que ce soit sur la terre. Mais autant en emporte le vent, parce qu’il n’y a rien de commun entre nous : le professeur voltige de branche en branche, ses réflexions ne se rattachent à rien de fixe dans ma tête. J’oublie ce verbiage, et lui aussi. Le plus savant des savans serait celui qui aurait retenu tout ce qu’il a dit, ou un auteur qui saurait tout ce qu’il a écrit.

  Le moyen de rendre les collèges utiles serait donc d’y introduire l’Enseignement universel ; il n’y aurait rien à changer pour cela dans le personnel. Vous riez, vous n’êtes pas dupes de ma petite précaution oratoire, ni moi non plus. Vous savez bien qu’on ne me demandera pas ce qu’il faudrait faire, et moi aussi : voilà pourquoi je déclare que je pourrais rendre les collèges d’Europe mille fois plus utiles qu’ils ne le sont. Infirme comme je le suis, j’aurais une grande tâche à remplir ; mais je n’ai tant de hardiesse que parce que je sais bien que je ne m’engage pas beaucoup.

    Vous voyez, que je finis, comme Boileau, par un trait de satire. Sur la tête de qui ce trait  tombera-t-il ? Décidez comme il vous plaira. Je dis, moi, d’après mes principes : cela ne tombe sur personne. L’Europe est un être abstrait qui n’a ni pensée ni volonté. L’Enseignement universel, dans ce sens, est une absurdité, comme la monarchie universelle. Je ne parle donc aux hommes qu’un à un, et à mesure que j’en trouve qui veulent m’entendre. J’avoue encore, à ma grande honte, qu’ils ne sont pas nombreux. Il n’est encore venu qu’un Anglais tout exprès de Londres pour profiter de la méthode suivie dans la Belgique. Si les Français, les Allemands, les Espagnols, accouraient à nos écoles, il y aurait peut-être de quoi se fâcher ; mais jusque-là,  que ne nous laisse-t-on en paix enseigner dans notre désert ? C’est qu’on sait bien qu’on attendrait en vain de pouvoir se mettre en colère ; et il y a des gens qui regardent ces petits transports comme utiles à leur santé. Grand bien leur fasse !




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