Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'éloquence de la chaire - 1

Publié le par Joseph Jacotot







Pages 319 à 324


DE L’ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE
Première partie



    La tribune est un champ de bataille. La chaire est un trône d’où l’orateur règne sans opposition comme sans partage. Il parle à des auditeurs dont il ne fait que développer les pensées ; on lui obéit, et on aime lui obéir. Qu’il réprime les passions, ou qu’il encourage la vertu, c’est avec le même silence respectueux qu’on écoute, qu’on recueille au fond du cœur chaque parole qui sort de sa bouche. Tout le distingue de la foule qui l’environne ; il porte des vêtemens qui le font reconnaître, et sa présence commande un silence universel. Placé au-dessus de l’assemblée, il lui parle avec une autorité d’autant plus imposante que l’assemblée est plus nombreuse. Quel contraste !
    Voyez la faiblesse de celui qui commende, et jetez les yeux sur cette multitude : elle écoute, les yeux baissés, un homme qui n’épargne aucun vice et ne flatte aucune faiblesse, qui réprimande, menace même, lui seul, de la voix et du geste, tout le peuple qui l’écoute.


    Cette puissance vient du ciel : les éclats de la voix de l’orateur n’irritent point, au contraire ils nous touchent. Ce n’est pas un droit qu’il exerce, on le lui contesterait ; c’est un devoir sacré qu’il remplit. Ce n’est pas lui qui nous menace ou nous rassure, c’est  Dieu même qui nous parle par sa bouche. A ce nom, nous ne sentons plus que notre faiblesse, et nous écoutons avec respect.

    En vain notre conscience avouerait en secret la vérité des paroles de l’orateur, les passions révoltées n’écouteraient point la conscience. La vanité de chacun de nous insulterait à l’orgueil d’un de nos semblables qui se permettrait de nous donner des leçons qu’il aurait besoin de recevoir lui-même ; une conduite exemplaire ne lui donnerait pas cet empire, nous saurions avec art transformer ses qualités en vices ; et, au lieu d’obéir, nous nous ferions à nous mêmes, et pour le besoins de nos passions, un devoir d’arracher le masque de ces vertus de parade : la chaire deviendrait un théâtre ; nous applaudirions au talent, et nous mépriserions les conseils.


    Ce que la nécessité même n’obtient de nous que difficilement, la croyance le fait sans efforts. On obéit à la puissance ; les effets de la force ressemblent à ceux de la conviction : il faut un œil clairvoyant pour distinguer ces deux causes si différentes.

    Mais un peuple soumis à la voix d’un seul homme sans armes, sans cortège, sans puissance, c’est un miracle que la conscience ne saurait faire, et ce miracle de tous les jours est opéré par la foi.

    L’orateur de la chaire est à la fois notre maître sur la terre, notre interprète auprès du maître des cieux, notre régulateur et notre guide. Il porte nos vœux et nos prières aux pieds de l’Eternel ; ses désirs sont nos désirs, ses espérances sont les nôtres : il ne consulte personne. Son avis est toujours celui de tous les auditeurs ; il ne recherche point leurs suffrages, ils lui sont acquis d’avance sans réserve, sans restriction : le peuple est tout entier dans sa personne quand il lève au ciel ses mains suppliantes. Toutes les distinctions disparaissent, toutes les conventions sociales sont oubliées ; les hommes conservent, dans ces assemblées augustes, leur égalité primitive.

    Si quelque trace d’inégalité sociale paraît encore aux yeux distraits dans les édifices destinés à la piété, il y a des momens, pendant la prière, où la présence de Dieu éclipse tout et remplit toutes les âmes. Ce n’est  pas à la société, c’est aux hommes qu’il apparaît ; et, quand l’orateur de la chaire entretient ses auditeurs des mystères sacrés, il ne s’agit plus de peuples, de corporations, de droits, de privilèges ni de prétentions. Tout l’entourage disparaît, l’homme seul reste muet en extase devant le créateur, et l’orateur ne parle, en son nom, qu’à des créatures.


    Telle est la position d’un improvisateur sacré ; c’est là surtout que l’improvisation est à sa place. Nous avons de beaux discours écrits en ce genre ; mais les plus beaux endroits ne produisent jamais l’effet de l’improvisation. Il faut sans doute se conformer aux règles, c’est-à-dire, aux usages, dans ce genre comme dans les deux autres ; on doit partager le discours en points, ou le composer tout d’une haleine selon les temps et les lieux. Aucune de ces conventions ne peut nuire à l’effet. On y est accoutumé, et l’habitude fait qu’on n’y songe pas. Les indifférens ou les profanateurs jugent avec le compas littéraire et ne sont point émus. Mais le fidèle ne pense qu’aux paroles et il est pénétré.

    Cependant celui qui oserait violer les règles troublerait l’assemblée par cette tentative ; ici la soumission aux règles est une loi sacrée : l’usage est un devoir ; c’est une audace condamnable de le changer sans autorisation supérieure, sans ordre du chef reconnu en pareil cas. La langue même de la nature, la langue des signes universellement compris sur le globe, s’altère par des conventions et des lois : vouloir faire mieux est un crime. Changer un geste, le restreindre, lui donner plus de développement sous prétexte d’exprimer avec plus d’énergie le respect et l’adoration enfin se permettre une expression quelconque non consacrée, est une profanation.


    Les cultes diffèrent donc surtout par ce langage muet. Les signes des sentimens, de naturels qu’ils étaient dans le principe sont devenus peu à peu arbitraire, et c’est un crime de les changer. 

    Les cultes diffèrent encore par les règles du discours.

    D’un côté, toute la pompe oratoire est permise : c’est une décoration, sans doute, inutile en soi, mais devenue nécessaire par l’usage.

    D’un autre côté, toute recherche est proscrite, le langage le plus simple est celui qu’on préfère ; toute étude grammaticale préliminaire est inutile, et celui qui parle le premier devient, par cela seul, digne de servir à tous les autres d’interprète et d’organe auprès de Dieu ,  qui semble l’avoir choisi entre tous par l’illumination soudaine dont il a daigné l’inspirer.


    Mais, dans tous les cas, c’est moins dans les livres de littérature que dans les habitudes autorisées qu’il faut prendre les règles qu’on doit suivre. Ce genre peut servir de modèle à tous les autres, et ne se règle par aucun exemple étranger.

Etudiez donc un discours de cette espèce, et rapportez-y tous les autres. Du reste, suivez pour cette étude la marche que nous avons tracée.



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