Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : De l'éloquence de la chaire - 2

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 324 à 329


DE L’ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE


Deuxième partie




    N’oubliez pas surtout l’exercice de la traduction. Gardez-vous de croire que je vous propose une imitation servile, et que votre esprit n’ait rien à faire. Vous avez sous les yeux un beau développement d’une seule pensée d’un grand orateur. Choisissez une autre pensée. L’orateur a puisé ses réflexions et toutes ses conséquences, toutes ses assertions et toutes ses preuves dans des faits historiques qu’il connaissait et que sa mémoire lui a rappelés. Le livre que vous avez appris n’est pas moins riche en faits et vous les voyez tous en même temps ; les réflexions que vous suggéreront ces faits sont intarissables : vous avez comme cet écrivain, la faculté de les combiner.

    Isolez-vous, par la méditation, de tout objet étranger qui pourrait vous distraire. Forcez votre esprit à se fixer sur un de ces faits, votre mémoire vous rappellera tous les autres. Comparez-les assez long-temps avec patience ; revenez-y sans cesse, et votre intelligence saisira un nombre infini de rapports : de là mille réflexions qu’il vous faudra transmettre par la parole, et vous aurez traduit l’écrivain.

    Ce n’est point un maître que vous devez suivre par derrière et de loin, c’est un émule qu’il s’agit d’accompagner. Son exemple ne doit point vous intimider ; voyez tout ce qu’un homme peut tirer du fait le plus ordinaire, de la réflexion la plus simple ; voilà votre tâche ; elle est digne de vous, mais elle n’est point au-dessus de vos forces.


    Cependant, avant de vous hasarder ainsi dans cette lutte qui vous effraie, et dont vous croyez peut-être ne devoir attendre que de la confusion et de la honte, faites un essai préliminaire. Ce long développement de la même pensée, pourquoi ne le feriez-vous pas vous-même ? Empruntant au maître toutes ses pensées, pourquoi ne les présenteriez-vous pas dans un autre ordre ? ici, qui peut vous arrêter, si ce n’est la paresse ou le dégoût ? Hé bien ! Contentez-vous d’abord de renverser les paragraphes. N’avez-vous pas assez d’esprit pour remplacer les liaisons nécessaires, d’après l’ordre de l’écrivain, par d’autres liaisons nécessitées par la nouvelle combinaison que vous y substituez ? Si vous le voulez, cet essai vous réussira après quelques tentatives, ce succès vous enhardira ; et d’efforts en efforts, de renversemens en renversemens, bouleversant toutes les idées sans les changer, vous arriverez à recomposer le même édifice sous mille formes différentes avec les mêmes matériaux.

    C’est ainsi qu’il faut enseigner l’éloquence de la chaire. Sans doute, ceux pour qui le fait est nouveau ne peuvent comprendre cette explication, qui ne se rattache à rien dans leur tête, qu’avec une attention qu’ils ne sont peut-être pas disposés à nous accorder. Mais nous continuerons à répéter l’expérience qui nous réussit, sans nous mettre en peine d’expliquer ce qu’il nous est impossible d’expliquer plus clairement.

    En général, on ne songe pas qu’on fait à l’Enseignement universel des objections qui, pour être quelquefois opposées de bonne foi, n’en sont pas moins irréfléchies. Qu’y a-t-il de plus sûr et de plus infaillible que la méthode des géomètres pour nous conduire aux applications de cette science si utile dans la société ? Cependant, si on se rappelle le temps où l’on a commencé à se livrer à cette étude, on verra que, d’abord, on n’apercevait aucun but d’utilité à tant de propositions et de recherches minutieuses.

    Quand le calcul différentiel a été inventé, on en a attaqué la possibilité. Encore aujourd’hui, on  n’est pas d’accord sur la rigueur des démonstrations qui en établissent les premiers principes. Il n’y a pas jusqu’à la ligne droite dont on n’a pas encore donné une définition au goût des métaphysiciens. C’est le grand cheval de bataille de ceux qui ne savent pas les mathématiques. Si nous voulions les croire, nous n’en saurions jamais plus qu’eux, et l’espèce humaine en serait encore à se demander s’il est bien vrai que la ligne droite soit le chemin le plus court.  Si Rolle vivait, il ne cesserait de répéter : « Démontrez- moi que le calcul différentiel doit conduire au résultat qu’on cherche. Je vois bien qu’on y arrive ; mais je ne mettrai point en route que je ne voie, avant de partir, qu’il est certain que j’arriverai. »


    C’est toujours le même préjugé de la vieilles éducation. On nous habitue à aller de la réflexion aux faits. On demande la définition, les principes d’une chose qu’on n’a pas vue. On juge de cette chose par l’idée qu’on s’en forme d’après une description toujours inexacte et souvent infidèle. Et l’on ne pense aps qu’en Botanique, par exemple, il ne faut pas apprendre les plantes dans Linné, mais vérifier Linné en regardant les plantes.

    Encore est-il plus facile de s’expliquer en parlant qu’en écrivant, et si j’écrivais pour le public, il y a long-temps que j’aurais renoncé à cette entreprise. Je n’ai donc pas d’autre projet que de rappeler à mes élèves la route qu’ils ont suivie, afin qu’ils puissent diriger les autres.

    Que ceux qui désirent profiter de l’Enseignement universel ne croient donc point que ce livre puisse lever tous leurs doutes, résoudre toutes les objections, éclaircir toutes les difficultés. Mais qu’ils viennent à moi avec confiance, je me ferai un plaisir de les aider. Ce n’est que peu à peu, et dans nos établissemens où l’expérience se vérifiera en se répétant tous les jours, qu’on s’éclaircira par les faits beaucoup mieux encore que par mes paroles. Alors, je serai tout à fait inutile pour tout, comme je le suis déjà pour beaucoup de branches des connaissances humaines, auxquelles j’ai eu occasion d’appliquer la méthode avec tous ses développemens.

En attendant cet heureux résultat que tout le monde peut obtenir, faites exactement ce que je dis, ce que vous m’avez vu faire.


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