Joseph Jacotot - E. U. Langue maternelle : De l'orateur à la tribune

Publié le par Joseph Jacotot





Pages 330 à 337




DE L’ORATEUR À LA TRIBUNE




    La tribune est un champ de bataille.

    L’orateur sacré ne porte que des paroles de paix et de charité : il apaise les ressentimens, il calme la colère et toutes les passions.

    L’orateur ne monte à la tribune que pour les exciter. Il ne cherche que la victoire qu’on lui dispute. Il combat, il fait la guerre, il veut renverser un parti qui s’oppose à ses efforts. Tout est résistance. Il ne peut même obtenir qu’on lui obéisse toujours parmi les siens. C’est un général dont l’armée est sans cesse prête à se soulever. On lui conteste souvent l’autorité qu’il s’arroge, on l’abandonne au fort de la mêlée ; il n’est jamais sûr de son parti, il doit le flatter et le séduire : il faut qu’il lui plaise pour qu’on le suive ; et plus il réussit auprès des siens, plus il irrite ceux qu’il doit combattre.

    Si la gloire de vaincre ne lui appartient pas toute entière, la honte de la défaite tombe sur sa tête ; il est abandonné dès qu’il est vaincu, et sa suprématie précaire en tient qu’au succès seul.      C’est un poste d’honneur, envié même de ceux qui sont incapables de s’y présenter. C’est une dignité à laquelle tous prétendent avoir un droit égal, quoiqu’ils n’osent pas tous s’y élever. On n’y renonce que temporairement ; et, d’un moment à l’autre, le premier venu peut se présenter à la place de l’orateur et d’un mot indiscret renverser toutes les espérances de la victoire : le triomphe était assuré, la défaite est infaillible.

   Cette royauté, trop partagée, et transportée sans cesse en d’autres mains, ne peut rien diriger de manière fixe. Si la place n’a pas été prise d’assaut, le moindre mécompte, l’intervention intempestive d’un inexpérimenté détruit et déconcerte toutes les mesures. Le chef habile reprend en vain le commandement : le moment est passé, la confiance perdue, l’ennemi a repris de l’audace, et la victoire passe sous d’autres drapeaux. Telle est l’issue de ces sortes de combats.

   Or combattre n’est pas raisonner. La guerre gouverne le monde. Ce qu’elle a décidé, elle veut qu’on l’exécute, de bonne foi. Sa force prétend soumettre la raison même ; la plus légère observation irrite le vainqueur ; le silence même est un crime.
   
    Rien, en effet, n’est plus insultant que le silence. Celui qui se tait paraît calme, il semble désapprouver avec réflexion, et cet exemple est plus contagieux parce qu’il a l’apparence de la raison, et que la raison est l’ennemie irréconciliable de la force et de la violence.
  Qui n’approuve pas ouvertement est censé désapprouver en secret. Le Taciturne n’échappait point à l’œil pénétrant du duc d’Albe, qui voulait le forcer à se déclarer pour le despotisme de Philippe. Le glaive alors fait la loi, et même dans ces discussions sanglantes, chacun se prévaut de la raison : on invoque la vérité.  De part et d’autre on lève des soldats, on marche à la guerre, et la question se décide le fer à la main : le canon proclame l’arrêt.

  Le jugement est rendu ; il faut non-seulement s’y soumettre, mais en reconnaître la justice. Obéir ne suffit point : il faut obéir avec zèle, avec plaisir, et confesser l’erreur, les fautes, les crimes du parti vaincu ; proclamer la raison, la bonté, les vertus du parti vainqueur.

    Peu à peu on se façonne à l’obéissance ; on commence par avoir honte, et, pour se débarrasser de ce sentiment qui nous humilie à nos propres yeux, on se persuade qu’il est raisonnable de célébrer Auguste en vers, après avoir porté les armes contre Auguste.

    Ni la guerre, ni ses suites n’ont aucun rapport avec la raison. Le duel n’est pas plus ridicule que la guerre. Le succès d’un combat de cent mille hommes ne prouve rien. Le duelliste obéit à ses passions et ne raisonne plus. Tuer pour autrui n’est pas plus démonstratif. Le général qui conserve sa présence d’esprit au milieu d’un carré d’infanterie qu’il vient d’enfoncer, et qui ordonne de piquer les hommes au lieu de frapper de taille et de porter des coups qui tomberaient souvent sans tuer, cet homme a du courage, et ce seul « piquez » peut décider la victoire et juger une grande question : mais «  piquez » n’a aucun rapport avec la raison, pas plus que le «  tayau » du chasseur.

    C’est dans ces momens d’horreur que l’amour de la patrie est une vertu. Quand on défend sa patrie, on n’est pas vertueux, on est égoïste. On n’obéit pas à la vertu mais l’instinct : c’est le cas de la propre défense. La raison l’autorise dans l’homme, puisqu’il ne peut pas renoncer à sa qualité d’animal sans cesser d’être. C’est la raison qui combine et dispose tous les moyens que nous employons pour conserver notre vie qu’on attaque ; c’est un sentiment qui nous pousse et nous entraîne malgré nous ; il ne s’agit ni de discussions, ni de raisonnemens : il s’agit de vivre.

    Quand la patrie se porte au dehors, et nous entraîne aux combats, il n’y a plus en nous de sentiment naturel qui nous commande. C’est au devoir que nous obéissons ; c’est à l’amour de la patrie que nous sacrifions ; c’est un suicide hasardé qui nous honore, parce que la vertu l’approuve et l’ordonne. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des citoyens qui vont s’exposer à périr pour obéir à la loi.

    Socrate combattait par vertu au siège de Potidée ; mais les malheureux habitants ne faisaient qu’obéir à la loi de la nature.

    Se défendre n’est ni devoir ni vertu. Quand bien même la société n’existerait pas, s’attaquer à son semblable serait un crime ; l’attaquer dans la société, c’est outrager à la fois les lois naturelles et civiles. Assaillir la société voisine, par les ordres et sous la bannière du peuple auquel on appartient, c’est se dévouer, c’est soumettre sa raison, et y renoncer. C’est étouffer les sentimens de la nature pour remplir les devoirs que Dieu même nous impose, en nous faisant naître sur tel coin de terre plutôt qu’ailleurs. Nos sentimens viennent de lui, ainsi que l’organisation sociale : or comme l’individu n’existe que pour former l’espèce, et non pas l’espèce pour l’individu, celui-ci doit se sacrifier pour sa patrie ; mais remplir ce devoir est la plus difficile, et par conséquent, la plus noble des vertus. Cela n’est point dans la raison, cela est au-dessus de la raison. Le précepte se borne à l’exposer.

    Se dévouer sans aucune espérance, comme Curtius, deviendrait un effort au-dessus de l’humanité. De tout ce qui nous entoure, rien n’est peut-être plus difficile à expliquer que ce mystère de la société ; mais il ne s’agit pas de discuter : on doit obéir sans murmure à la volonté de la patrie ; encore n’est-ce pas assez d’obéir : la vertu est une action, c’est un effort. Tachons, en ce cas, si nous sommes faibles, de nous distraire par l’espoir des récompenses ; songeons à la gloire toutes les fois que l’envie de vivre se présente à notre pensée ; mais quand le moment est passé, quand le devoir est rempli, rentrons dans la nature et revenons à la raison. Ce spectacle n’est pas moins beau que celui de la vertu qui s’immole elle-même.

    Y a-t-il rien de plus attendrissant que ces instants d’armistices où deux armées, posant les armes, se confondent ? Où les soldats, devenus hommes, oubliant la patrie, s’embrassent comme frères, et semblent se dédommager, par ces témoignages passagers d’une amitié réciproque, des maux qu’ils se sont faits et de ceux qu’ils vont se faire !
Mais ils se séparent au premier signal, ils se regardent d’un œil farouche, ils recommencent à s’égorger. La valeur, le hasard, un rien décide de tout. J’admire des deux côtés tous ces héros de la patrie. Mais je me dis que tout ce fracas n’a rien de commun avec ma raison.

    Les orateurs décident aussi de tout dans leurs discussions. Ces discussions elles-mêmes sont des guerres ; elles s’entament avec ardeur, se continuent dans des transports, dans des accès, avec des cris tumultueux. Enfin elles se terminent quelquefois par des violences. Qu’a de commun la froide raison avec tant de bruit ? Cependant la loi, cette régulatrice suprême des actions du citoyen, se fait entendre au sein de cette tempête ; elle parle au milieu des  éclairs et du tonnerre ; je l’écoute avec respect, j’obéis ; j’y soumets ma raison qui ne peut expliquer ce nouveau mystère. Voilà encore une vertu du citoyen.

    Ne cherchez point à me faire entendre que c’est la raison qui a parlé : je n’ai point reconnu sa voix.


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