Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : DES ASSEMBLÉES QUI EXERCENT LE POUVOIR MATÉRIEL

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 337 à 346



DES ASSEMBLÉES QUI EXERCENT LE POUVOIR MATÉRIEL



    Dans quelques républiques de la Grèce, le peuple assemblé régnait sur lui-même. Les passions de quelques individus le bercent d’espérances, le flattent d’illusions trompeuses pour le déterminer à les satisfaire.
    Les orateurs tiennent le même langage à cet individu moral qu’on appelle peuple. On l’effraie en développant à ses yeux l’apparence menaçante d’un ennemi redoutable ; puis, on lui montre qu’il peut céder avec honneur ; ou bien on exalte son courage par le tableau de sa gloire passée.
    Le souvenir de Marathon le réveille pour quelques instans. Eschine est exilé, la guerre est déclarée, Démosthène triomphe, mais Philippe compte sur la paresse qui est naturellement durable ; il sait que ces transports sont passagers de leur nature.

    Les succès de l’orateur sont l’ouvrage du moment ; il enlève un  décret comme on emporte une redoute ; il juge de ce qu’il faut dire selon les temps et les lieux. La longueur des périodes, l’ordre littéraire, l’élégance, toutes les qualités du style ne constituent pas le mérite d’un pareil discours. C’est une phrase, un mot, quelquefois un accent, un geste qui a réveillé ce peuple endormi, et soulevé cette masse qui tend toujours à retomber de son propre poids.


    Tant que Manlius a pu montrer le Capitole, ce geste l’a sauvé. Dès que Phocion pouvait saisir le moment de dire une phrase, Démosthène était vaincu. Mirabeau l’avait compris ; il dirigeait les mouvemens, il commandait le repos par phrases et par mots ; on lui répondait en trois points : il répliquait, il discutait même longuement pour changer peu à peu la disposition des esprits ; puis il sortait tout à coup des habitudes parlementaires, il fermait la  discussion d’un  seul mot. Quelque long que soit le discours d’un orateur, ce n’est point cette longueur, ce ne sont point ces développemens qui donnent la victoire : le plus mince antagoniste opposera périodes à périodes, développemens à développemens.

    L’orateur est celui qui triomphe. C’est celui qui a prononcé le mot, la phrase qui a fait pencher la balance. Or il n’y a personne qui n’ait eu de ces bonnes fortunes dans sa vie. Tout homme est Démosthène en ce sens. Mais Démosthène avait acquis le talent de faire à volonté ce qu’il avait fait mille fois sans s’en douter. Voyez ces assemblées qui semblent fourmiller d’orateurs distingués : ce  sont des gagneurs de bataille, sans s’en douter. Ils ne réfléchissent sur tien, ils ne remarquent pas quel effet a produit tel jour un coup d’œil, un geste, un mot, un à-propos qui leur a échappé. Ils ne croient pas que s’ils ont la faculté naturelle, tout le monde l’a comme eux, et que l’art tout entier leur reste à acquérir.

    Qui de nous ne parle pas bien mentalement et sans rien dire ?
    Qui de nous ne sait pas lire tout bas ? Quel est l’acteur qui donne à ses mouvemens autant de grâce qu’il y en a dans notre jeu quand nous ne faisons que penser à nos gestes sans en faire aucun ? Quel artiste met plus d’âme dans ses chants que moi quand je ne chante pas ? Cependant je ne puis rien faire, quoique j’imagine la perfection ; c’est donc l’art qui me manque, et non pas l’intelligence.
    Je n’ai pas, comme on l’a dit, une aptitude à l’esprit, j’ai l’esprit tout entier.     Mais je n’ai pas l’art. La nature me parle dès que je commence à vivre ; j’écoute et je comprends : voilà ma nature. Je sens mes besoins, je tâtonne pour les satisfaire, je remarque que j’ai réussi, je m’en souviens.

Ce que j’ai fait par hasard, je le recommence à dessein, de propos délibéré et quand il me plait : voilà l’art : c’est une acquisition de la volonté.

    Cela est vrai des orateurs comme des enfans. Ils se forment dans les assemblées comme nous nous formons dans la vie. Mille circonstances s’opposent au développement complet du talent : le besoin cesse et on reste là.

    Celui qui, par hasard, a fait rire à ses dépens à la dernière séance, pouvait apprendre à faire rire toujours, et quand il le voudrait, s’il étudiait tous les rapports qui ont amené ces huées qui l’ont déconcerté en lui fermant la bouche pour toujours. Tel fut le début de Démosthène. Il apprit, en faisant rire de lui sans le vouloir, comment il pouvait exciter les éclats contre Eschine. Mais Démosthène n’était pas paresseux ; il ne pouvait pas l’être.

    Dans les assemblées souveraines dont nous parlons, il nous faut une passion constante, un courage soutenu, une patience à toute épreuve ; des veilles laborieuses pour ne point laisser échapper le sceptre qu’on a usurpé, pour n’être point précipité de ce trône chancelant sous les efforts de tant de compétiteurs qui l’assiègent et l’ébranlent. Sa possession ne saurait se maintenir sans trouble ; tout le monde la dispute avec un droit égal (c’est l’intelligence) ;  heureusement pour le possesseur, il faut trop d’activité pour y rester, et ses rivaux ne peuvent l’occuper que par intervalle : il succède perpétuellement à chacun d’eux ; et ce droit, qui revit sans cesse, semble n’avoir pas été interrompu : les interrupteurs sont trop nombreux pour qu’on les remarque.


    Démosthène et Mirabeau ne semblent jamais quitter la place ; leur nom est le plus souvent répété et l’on ne retient que ces noms-là. Demandez-leur de quels artifices ils ont usé pour reprendre la place qui leur avait été enlevée par hasard, et quel art ils ont employé pour s’y maintenir quelques jours.

    C’est donc l’opiniâtreté de la réflexion et du travail qui l’emporte sur la paresse dans ces assemblées orageuses où l’on se dispute, où l’on s’arrache les auditeurs un à un, parce que chaque auditeur a son avis dont il change quelquefois à chaque minute. Il faut connaître son avis d’aujourd’hui, son avis du moment où l’on parle : or cela se lit sur les figures. Un orateur qui ne voit pas ce que pense, dans une assemblée, l’auditeur le plus éloigné de lui, ne peut répondre de rien. Il se complait dans le sourire approbateur de quelques voisins, et il ne peut modifier ses paroles, puisqu’il ne voit pas qu’elles irritent dans le lointain ; il n’aperçoit pas ce sourcil qui se fronce, ce point qui annonce l’orage ; un cri de colère l’interrompt et le surprend : ce cri peut lui être favorable ; mais c’est par hasard, ce n’est pas du talent, puisqu’il ne l’a pas prévu. Souvent la passion d’un seul se communique peu à peu ; cette avalanche grossit dans son cours, elle s’avance et tombe à l’improviste sur la tête de l’orateur éperdu et l’écrase.

    Ce n’est pas encore dans ce cas l’intelligence qui a manqué à l’orateur ; L’effet terrible que produit tout à coup l’explosion de la passion d’un seul, communiquée à toute une masse avec la rapidité de l’éclair, cet effet est inévitable s’il n’a pas été prévu.

    Je parle toujours d’une assemblée composée d’individus isolés, et non d’un corps sur lequel pèse une masse réunie d’avance d’opinions et de préjugés, et formant un bloc que rien ne peut mouvoir en sens inverse de celui où il roule : c’est une matière inerte et sans réflexion ; il faudrait en diviser les élémens avant toute tentative, et la division est impossible.
    Alors tous les artifices oratoires se réduisent à un mot.
L’orateur qui dit : «  Aux voix ! » est celui qui parle le mieux. Eh bien, cet exemple même est applicable à nos principes ; car l’orateur cherche la victoire, et pas autre chose, puisqu’il n’y a pas de raison dans tout cela. Essayez donc de détacher peu à peu quelque particule du rocher qui écrasera tout dans sa chute ; mais en attendant dites : «  Aux voix ! » puisque c’est la langue du pays, puisqu’on ne comprend que celle-là. Combien de circonstances précieuses ne laisse-t-on pas échapper quelquefois par une obstination mal entendue ! Quel coup ne porterait-on pas à cette masse de voix si on la grossissait à juste propos de quelques «  Aux voix ! » de plus !


    En résumé, tout le monde sait cela ; mais on se conduit comme si on ne le savait pas. Savoir n’est rien, faire est tout. Exercez-vous donc à faire ; étudiez un discours, un seul, sachez le, rapportez-y tous les autres, vérifiez sur ce modèle tout ce qui se dit, comparez à cette unité arbitraire tous les discours de même espèce : vous n’apprendrez rien mais vous aurez l’art de faire quand vous le voudrez ce que vous avez fait mille fois sans le remarquer, et, par conséquent, sans utilité pour l’avenir.

    Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’on fait à chaque instant ce que je dis, quelquefois quand il ne faudrait pas le faire, et qu’on oublie l’artifice oratoire au moment où on en aurait besoin.

    Que l’homme serait respectable si la raison obtenait de lui ce que la lâcheté lui arrache ! Nous avons peur, et nous crions «  Aux voix ! » avec les autres dans le moment décisif où il faudrait périr plutôt que de céder ; nous en sommes quittes pour quelques accommodemens avec notre conscience, et, à quelques jours de là, nous nous croirions déshonorés de crier «  Aux voix ! » pour un but approuvé par la raison. Ces moitiés d’homme qui cèdent ou résistent à contre-sens en sont pas des orateurs. Ils ignorent qu’il s’agit d’une guerre ; ils croient aux proclamations, ils n’ont pas le courage de périr à leur poste ; ils rugiraient d’un stratagème, dût-il assurer la victoire. Le tacticien rit de leur délicatesse ; d’abord, il la loue, il la flatte ; et dès qu’il a pris la place, il insulte à cette demi-défense dont il avait calculé l’insuffisance :

Si j’eusse été vaincu, je serais criminel.

    César savait cela : que dis-je ? Tout le monde le sait ; mais César agissait en conséquence. Cependant, direz-vous, cette fourberie me fait horreur. C’est une autre question. Qu’importe que vous ayez horreur ou non ? Il ne s’agit que de ce que vous sentez comme homme ; je ne parle point de ce que dit votre raison.

    Si vous êtes né à Athènes, il s’agit d’une vertu : c’est un devoir que vous impose la qualité de citoyen. Combattez pour la patrie comme on combat.
    Si votre position vous permet de rester en place sans vous montrer sur le champ de bataille, qu’y venez-vous faire ? Pourquoi trahir, par des raisonnemens hors de saison, les intérêts dont vous avez pris la défense ? Pourquoi allez-vous à la guerre comme on va dans un salon ? Qu’y a-t-il de commun entre les restrictions mentales, les égards, la politesse reçue dans les cercles, et les ruses de la guerre ? ici, la ruse même est une vertu, parce qu’elle expose la vie de celui qui l’emploie ; dans le salon, c’est le trait d’un  caractère vil et bas. Croyez-moi, retournez dans votre endroit, et ne vous chargez point des affaires d’autrui. Soyez bon père de famille, soignez les intérêts de vos enfans ; mais vous êtes trop paresseux pour travailler sans relâche à servir la patrie. L’heure a sonné et vous n’êtes point encore au forum ! La faim, l’ennui vous fait sortir avant le temps ; vous avez pris une tâche au-dessus de vos forces.

    On nous conduit au combat du sabre, il faut aller de nous mêmes au combat de la parole : cette vertu est plus pénible que celle du guerrier.

Ici il faut se vaincre sans cesse ; mais cette difficulté ne vient pas de l’intelligence.

Suite




Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article