Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle : ASSEMBLÉES QUI EXERCENT UN POUVOIR MORAL

Publié le par Joseph Jacotot




Pages 346 à 353


ASSEMBLÉES QUI EXERCENT UN POUVOIR MORAL



   Dès que le peuple n’est plus à l’assemblée, le pouvoir d’une réunion quelconque n’est plus que moral ; la force physique n’est pas en elle : cette force n’est qu’auxiliaire du corps délibérant ; elle lui prête ou lui refuse son appui ; il cesse d’être quand elle l’abandonne à lui-même.
    Le seul sénat romain n’ordonnait plus ; il paraissait en suppliant sur le Mont Aventin. Cette puissance factice tire son origine de l’opinion, de la crainte de l’avenir, et du contentement du présent. Otez tous ces mobiles ; elle n’est plus.     Supprimez-en un, il y a combat sans victoire ; c’est une agitation continuelle : plus de repos, plus de bonheur, et même point d’espérance.
    Supprimez deux de ces ressources, il y a menace de révolution, mais il reste l’espérance de retour à l’ancien ordre des choses, qui peut subsister encore avec quelques modification nouvelles pour le rendre supportable à ceux de la nouvelle opinion, sans lui enlever le respect dont il était environné d’après les anciens principes. L’établissement du tribunat ne détruisit point le sénat ; mais il fallait une plus grande vertu à un patricien pour obéir aux plébiscites qu’à un plébéien pour se soumettre aux sénatus-consultes : c’était de la part du peuple une vieille habitude. D’ailleurs, plus le pouvoir se resserre, plus il est dans la nature.

    Un homme a une volonté, une masse n’en a que l’apparence. Il faut bien que cela soit dans la nature des choses, puisque, depuis la création,  les sociétés se rangent comme par instinct autour d’un seul. Qu’il usurpe ou qu’on le choisisse, le fait de l’obéissance est le même ; qu’il y ait révolution ou massacres, c’est toujours à la voix d’un homme qu’on se groupe, qu’on marche, qu’on s’égorge. Et ces globules isolés tendent, comme dans l’ordre physique, à s’agglomérer en un seul. Telle est la loi de la matière ; elle est la même pour les masses d’hommes ; cette gravitation vers un centre est universelle. C’est le fait le plus général dans l’histoire des hommes comme dans l’histoire naturelle.

    Aucune particule de la matière en sait qu’elle est attirée ; l’homme le sait, il est le seul être créé qui le sache. Il tente de  résister par la volonté, le poids de la masse l’écrase en passant : ce spectacle épouvante, et les autres cèdent volontairement, croyant qu’ils obéissent à la raison, tandis qu’ils n’ont pris conseil que de la peur qui fait déraisonner.

    Il y a pour ces assemblées une marche fixe dont elles ne s’écartent jamais. Celui qui l’a devinée connaît d’avance l’avis qu’on adoptera.

    Appius Claudius était l’orateur qui comprenait le mieux ces principes d’inflexibilité. Un chef peut changer d’avis et faire adopter successivement toutes ses opinions sans murmure : il est homme, il écoute tantôt les passions tantôt la voix de la raison.
    Auguste changea de conduite avec les circonstances. Un corps est une masse qui n’agit que par passion. Un sénat seul pouvait fonder la monarchie universelle ; cet état contre nature devait se dissoudre en retombant dans les mains d’un seul. Un sénat a une allure déterminée qu’il ne peut changer lui-même, et l’orateur qui le pousse sur la route qu’il suit, et dans le sens de sa marche, réussit toujours sur tous les autres.

    Il y a dans les assemblées composées de cette manière une tendance perpétuelle à l’excès. Plus on exagère, plus on est sûr de triompher. C’est juste le mouvement accéléré d’une masse qui gravite sans cesse vers le même point malgré tous les obstacles : ne vous fiez point à ce repos apparent ; elle reste en place, mais elle tend à en changer. On l’arrête dans son cours, on suspend sa marche, on la repousse même dans son sens contraire, si vous voulez. Mais elle revient avec de nouvelles forces acquises en reculant ; et plus vous avez fait d’efforts pour la faire rétrograder, plus il faut vous préparer à des secousses successives qui nécessiteront sans cesse de nouveaux obstacles. Mais toutes ces digues se rompront à la fin et ce fleuve entraînera tout jusqu’à ce qu’il déborde.

    Aidez donc à ce débordement ; subissez d’abord la loi de la nécessité, puisqu’il la faut subir un jour, et ne vous préparez point par de petites résistances, les maux de l’agonie que vous pouvez éviter. Quelle souffrance  pour un sénateur luttant de rhétorique contre Appius ! il tait vaincu sans utilité. Soyez donc Appius dans ces assemblées quand il faut l’être ; c’est le seul moyen d’en finir promptement : le mont Aventin fera le reste. Alors c’est de Mélénius Agrippa que le corps a besoin dans les circonstances difficiles ; c’est lui qui sauve ce petit peuple qui ne voulait écouter qu’Appius.

    On voit que, dans ce cas comme partout, il faut connaître l’homme, il faut se connaître soi-même. Tout le monde sait cela, et ce n’est pas ici encore  l’intelligence qui manque. On ne regarde pas, on n’étudie pas, ou bien on oublie : c’est comme si on n’avait pas appris.

    Etudiez donc un discours de ce genre, un seul, et suivez la méthode dans tout le reste. Mais vous voyez bien que, dans tout ce tumulte, il ne faut être distrait ni par la peur, ni par une autre passion. Sans doute une passion, la fureur, la vengeance, suffit pour vous diriger, et vous n’avez pas besoin de leçon ; mais une passion n’est pas un talent.  Appius n’était orateur que par hasard ; Ménénius l’était à volonté : il changeait de ton quand il le fallait ; voilà l’empire sur soi-même, voilà la raison. Il ne faut pas que l’homme y renonce jamais, même quand il emploie la rhétorique. Si le but qu’il se propose est d’accord avec la raison, ou les sentimens naturels qu’elle approuve, le talent acquis s’ennoblit, la rhétorique devient auxiliaire de la vérité, et mérite notre reconnaissance.

    S’il s’agit de faire triompher l’erreur dans notre intérêt, nous obéissons à nos passions, nous n’avons que de l’instinct, et, dans une autre circonstance, notre incapacité deviendra manifeste : nous n’avons point de ressources acquises pour un besoin imprévu. Nous ressemblons à l’animal qui fait parfaitement une chose sans pouvoir en faire une autre.

    Mais, s’il s’agit de vaincre ses passions pour obéir aux lois que la société nous impose, s'il faut triompher de nous pour faire triompher autrui, alors la même raison qui n’explique point comment ce sacrifice peut être exigé de nous, cette raison qui se soumet sans examen, est pourtant encore la seule ressource qui nous reste pour bien remplir tant de devoirs sacrés, quoique inexplicables. C’est elle qui dirige le général au milieu du carnage ; c’est cette puissance qui sèche les larmes dans son œil enflammé, qui suspend à volonté l’exercice de tous ses sens. Au milieu des cadavres, il n’en sent pas la puanteur. Ce n’est pas une sensation trop violente qui fait oublier toutes les autres : c’est une attention concentrée sur un objet qui semble empêcher de voir ce qu’il ne faut point regarder dans cet instant. Mais cette concentration est volontaire et mesurée.

    Il voit tout, et ne pense qu’à ce qui lui plait ; il n’est pas entraîné, quoique tous ses mouvemens soient prompts comme l’éclair.

    S’il s’abandonne, c’est qu’il le faut : il s’arrête quand il le veut .
 
    Il a l’activité de la passion la plus désordonnée : mais ce transport du corps n’est qu’obéissance passive.

    Qu’y a-t-il d’étonnant que la raison triomphe des passions d’autrui quand elle a pris un empire absolu sur nous-mêmes ? Tout se fait par les passions, je le sais. Mais tout, même ces sottises, se ferait encore mieux par la raison.

    Voilà le principe unique de l’Enseignement universel. Etudiez un livre, et rapportez-y tous les autres : voilà la règle unique de la méthode. Qui suivra la règle arrivera plus vite que qui que ce soit ; celui qui voudrait, car tout le monde le peut, suivre la règle d’après ce principe, ferait tout mieux que nous tous, qui que nous soyons.




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