Joseph Jacotot - E. U. Langue Maternelle: ASSEMBLÉES QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR - 1

Publié le par Joseph Jacotot






Pages 353 à  356


ASSEMBLÉES
QUI SONT CENSÉES EXERCER UNE PARTIE DU POUVOIR.

Première partie


    Ces sortes d’assemblées n’ont qu’une autorité empruntée. Le sénat de Trajan, par exemple, exerçait quelques droits anciens des sénats de la république romaine, puis octroyés de nouveau par un grand prince qui avait eu honte des excès de ses prédécesseurs. Trajan connaissait la violence de ses passions, et il s’en défiait. C’était contre lui-même qu’il voulait un sénat ; il avait défendu qu’on lui obéit quand il serait pris de vin : mais il ne voyait pas que ces précautions ne le garantissaient qu’à demi. Il eût mieux fait de se soutenir par ses propres efforts, que de recourir à d’aussi fragiles soutiens.

    Il aimait à être loué du bien qu’il faisait comme du mal qu’il ne faisait pas : ces éloges, qu'il se donnait à lui même par la bouche des grands, le défendaient contre son propre cœur s’il eût été tenté de faillir.
    Il avait l’âme trop grande pour ne pas justifier l’approbation qu’on donne toujours en pareil cas. Il entrait au sénat avec toute la pompe qui l’entourait. Le peuple applaudissait par ses acclamations au vainqueur des Daces, quand il parcourait les places publiques sur le char de triomphe ; dans le sénat on célébrait sa victoire sur des ennemis encore plus difficiles à vaincre.
    Là, il triomphait de ses passions ; et, quoique cette victoire obtenue sur lui-même, dans son palais, fût moins complète que celle qu’il avait remportée en Pannonie, ce triomphe était plus glorieux parce qu'il est plus rare, et qu'il assure encore plus le bonheur des peuples que les succès les plus éclatans des batailles les plus décisives.


    Cependant, au milieu d’une telle assemblée, il n’y a que des littérateurs ; c’est un corps académique ; tout se passe en complimens vrais ou faux, mesurés ou exagérés : le seul talent requis consiste à donner au panégyrique un air de vraisemblance ; les règles précédentes suffisent pour cela. Il n’y a point de combat à livrer, tout le monde est d’accord ; il suffit de louer Trajan.

    Recourez donc à ce que nous avons dit sur l’éloge : traduisez Bossuet. Ne vous arrêtez point au titre d’oraison funèbre. Il y a des vivans qu’on loue en face : on leur dit tout ce qu’on en dirait après leur mort, s’il venait dans la pensée d’en faire l’éloge. C’est ainsi que Cicéron parlait à César, et César était la dupe des paroles éloquentes de Cicéron. Trajan ne pouvait pas être trompé par la rhétorique de Pline ; on sent que Pline obéit à Trajan. Cicéron ne paraît obéir qu’aux mouvemens de son cœur ; cependant, Pline ne pouvait pas haïr Trajan, et Cicéron nourrissait contre le dictateur  une haine implacable.

    Il y a eu depuis un autre Trajan et un nouveau panégyriste. Cet orateur avait aussi un talent rare en ce genre ; ses petits discours sont des modèles de style, et supérieurs de beaucoup à toutes les compositions de sa jeunesse. Il n’aimait pas, il ne haïssait pas non plus : il flattait sans rien sentir, mais il flattait toujours avec grâce, quelquefois avec des ménagemens calculés pour donner, à l’éloge étudié, l’air de la vérité pure.
    Mais qu’il y a loin de là à Cicéron ! Celui-ci disputait devant César sur les qualités de César, il les comparait, établissait des préférences : il semblait tout enlever à son idole qui sortait de ses mains plus brillante encore qu’auparavant des qualités dont il l’avait dépouillées en apparence ; l’autre l’admirait sans restriction. Cicéron faisait croire à son amour ; l’autre n’avait point étudié la langue de ce sentiment ; il n’a pas su la parler quand il a eu besoin de changer de langage avec les circonstances.
    Infiniment au-dessous de Cicéron, il est pourtant au-dessus de Pline ; il est vrai qu’il  avait une ressource qui a manqué au panégyriste latin. Trajan régnait également sur tous. Si les vœux universels n’étaient pas absolument sincères, ils l’étaient tous au même degré. Ce n’étaient peut-être pas un sentiment du cœur, mais la concession était entière et unanime sur toutes les lèvres. Pline ne disait que ce qui se répétait tous les jours.


    L’autre orateur devait observer quelques bienséances ; il était obligé à des réticences ; cette difficulté, nouvelle dans un sujet qui n’admet pas les réticences, et qui ne s’embellit d’ordinaire que d’exagération, lui a imposé un frein salutaire ; il s’est tenu dans les bornes qui lui étaient prescrites, et les efforts qu’il devait faire ont servi à polir et à perfectionner son style.


Plus l’intelligence rencontre d’obstacles, plus elle en surmonte, quand on a la volonté de plaire.







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